Un concept qui permet de saisir la structure hiérarchique des sociétés

« L’introduction du concept de genre a permis d’inscrire, dans la recherche historique, une démarche qui vise à dévoiler la construction sociale de la différences des sexes et ainsi de saisir la dimension politique de la domination entre homme et femmes. »

 L’introduction de Michèle Riot-Sarcey explicite la thématique de l’ouvrage « Un autre regard sur l’histoire ». Il s’agit de remettre en cause la vision des vainqueurs, le « ce qui devait advenir, advint », la linéarité dans les processus historiques, l’utilisation a-historique de mots et de concepts ou la mise à l’écart des aspirations des individu-e-s ou des collectifs.

L’auteure souligne que différentes réalités s’inscrivent sous les mots, à commencer par les mots Démocratie, République, Souveraineté ou Liberté. De plus, il convient de ne pas oublier que « les notions de politique, de souveraineté, de démocratie restent au cœur des enjeux du présent où liberté et politique se combinent jusqu’au rejet, hors de l’histoire éponyme, de la majorité des individus qui forment les sociétés » et pour le dire plus directement « l’identification entre histoire et liberté aboutit à l’oubli des non-libres dans les récits historiques ».

A titre d’exemple doit encore rappeler le concept de « suffrage universel », longtemps réduit à la part masculine de la population et encore aujourd’hui limité aux « nationaux », sans oublier l’incapacité citoyenne jusqu’à 18 ans. J’ajouterais qu’il conviendrait aussi d’interroger le mot « individu », terme décrivant une certaine « modernité » dans les rapports sociaux, qui ne saurait être rabattu, sans confusion de sens, dans les situations sociales moins « individualisantes ».

 Si les historiens ont fait l’impasse sur la « nécessité d’interroger la signification de notions politiques en usage dans les sociétés », le pari pourrait-être, aujourd’hui, de « Poser des questions que les contemporains ne se posaient pas » et d’utiliser « le genre » pour saisir la structure hiérarchique des sociétés. L’auteure souligne « Associé à d’autres outils d’analyses relatifs aux catégories de classe ou de race, par exemple, il contribue à penser la diversité des dominations ». Ainsi, il s’agit de ne « plus s’en tenir aux histoires que se racontent les contemporains » tout en gardant une « attention particulière à l’historicité », en s’appuyant sur les traces laissées par les expériences ou les pensées critiques. Bref « interroger le sens commun », les espaces d’assignation, les obligations, dans lesquels le sujet est pris, le processus d’enserrement et les moments d’émancipation des individus et particulièrement des femmes « Le je au féminin, plus qu’un autre, oscille entre elles et eux. »

Ce qui permet de « Circonscrire les différents lieux de pouvoir en fonction des enjeux, c’est à la fois échapper aux a priori historiques et aux références purement idéologiques. »

 J’indique quelques éléments des trois premiers chapitres. Une étude plus approfondie des thèses érudites développées par les auteur-e-s nécessiterait d’autres connaissances que les miennes. Cela étant, même un-e profane tirera enrichissement de ces mises en perspectives.

Du premier chapitre est consacré à « La démocratie athénienne et les femmes ». J’en souligne deux des éléments présentés :

  •  La démocratie antique n’est pas la démocratie moderne, l’égalité démocratique n’avait aucune prétention à l’universalité, la citoyenneté n’était pas une notion administrative,
  • Les femmes étaient membres à part entière de la cité, mais étaient écartées des instances de décision de la cité. La première exclusion, la plus fondamentale, « est celle qui isole les familles citoyennes des autres résidents de l’Attique » ou dit autrement « La logique sexiste de l’idéologie patriotique se développe à l’intérieur d’une autre catégorisation, qui la conditionne : celle qui sépare citoyens et non-citoyens, autrement dit individus inclus par filiation dans des maisons citoyennes – hommes et femmes – et tous les autres, étrangers et esclaves. Cette structure politique et sociale est sans doute la différence majeure qui distingue la démocratie athénienne de nos démocraties modernes. »

Le second chapitre « Le pouvoir dans la culture romaine » souligne les différences « entre notre notion moderne de père et le pater romain ». L’auteur souligne que l’individu romain n’est pas un individu au sens où nous l’entendons aujourd’hui et analyse l’acquisition du masculin («A Rome , on ne nait pas homme, on le devient »), versus la naturalisation de féminin. Il met au centre de la division politico-spaciale de la cité « la maison aristocratique ». La combinaison des ces éléments lui fait conclure que « seule une minorité de femmes et d’hommes peuvent se conforter aux normes du féminin et du masculin ». Aussi « une opposition dichotomique du masculin et du féminin est inapte à représenter le système symbolique du genre de la lointaine culture romaine si étrangère à la notre. »

La troisième partie nous parle de « La trisexualité à Byzance » qui n’était pas considérée comme « un ordre hors nature ». L’auteur détaille une analyse passionnante de cette organisation sociale qui a donné à Byzance un visage spécifique par rapport à l’Occident chrétien.

L’auteure suivante dans « Le sexe des anges au Moyen âge » analyse la montée en puissance du clergé et la « dégradation de la position des laïcs en général et des femmes en particulier dans l’Église et la société ». Elle nous montre, tout en décrivant les modifications du corpus dogmatique religieux (« se reconnaître comme pécheurs et non comme parfaits », changement profond de l’exégèse relative à Marie, imposition du célibat des prêtres ou de la théocratie pontificale), que « la société s’articule davantage sur les catégories sociales que sur les sexes ».

Les chapitres suivants sont consacrés aux « Hiérarchies dans l’Ancien Régime », société organisée en ordres, « La questions des femmes au XIXe siècle », ce siècle dont l’histoire s’est longtemps résumée à une lecture progressiste, distordant les réalités du colonialisme ou de l’exclusion des femmes et « Genre de la démocratie au XXe siècle ».

J’attire particulièrement l’attention sur les analyses de « toutes les ombres et les aspérités effacées dans le récit d’un XIXe siècle conquérant » d’Alice Primi. La révolution industrielle, la consolidation/institutionnalisation de la révolution bourgeoise, le dynamisme du système capitaliste détruisent et recomposent l’ensemble des relations sociales, inventent l’individu égal, libre et abstrait (même si l’auteure n’utilise pas ces termes). C’est aussi le siècle des révolutions de 1830, 1848 et ses citoyennes, 1871, des réalités ouvrières hors discours des historiens, le triomphe « des nouvelles normes genrées » (redéfinies à partir du dernier quart du XVIIIe siècle), de l’invention de la « nature  féminine ».

C’est aussi le temps où les normes de classe et de genre se rejoignent « comme instruments d’uniformisation des comportements sociaux et de domestication de tous les individus ». c’est enfin le temps de « L’impossible émancipation des femmes ou le refus d’une société fondée sur la liberté et l’égalité des individus » pour citer un sous titre de ce texte.

Le livre se termine sur une analyse de Michèle Riot-Sarcey « Penser le genre avec Foucault ». L’auteur tout en rappelant que le concept de genre est étranger aux analyse de Michel Foucault, montre la pertinence de certaines de ces analyse et en particulier la destruction de la frontière entre privé et public.

 L’usage du concept « genre » permet bien d’enrichir, voire de transformer les analyses historiques. Nous sommes ici très loin d’un fil de l’histoire, sans aspérité, sans conflit, sans organisation sociale et politique, d’une histoire où les individu-e-s ou leurs rapports seraient immuables.

Pour conclure, sur ces autres regards sur l’histoire, il convient encore et toujours de ne pas oublier « que céder n’est pas consentir » comme l’énonce si bien Nicole Claude Mathieu. Les « individu-e-s » ne sont jamais passives ou passifs face aux organisations sociales qui s’imposent à elles ou eux.

 Sous la direction de Michèle Riot-Sarcey : De la différence des sexes. Le genre en histoire

Bibliothèque historique Larousse , Paris 2010, 287 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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