Partager des valeurs, c’est aussi discuter constamment de la valeur de ces valeurs

Autant le dire d’emblée, si je partage les grands axes d’analyse de l’auteur (lutte contre la naturalisation ou l’essentialisation des relations sociales et des populations, inscriptions toujours historiques des données humaines, insistance sur la recherche d’universaux abstraits et concrets, refus de l’enfermement ou de la réduction de l’être à une identité fantasmatique, ou refus de l’abandon d’un principe d’espérance orienté vers l’avenir, etc.) je n’en tire pas forcément les mêmes conclusions. Mais c’est là le propre de la dispute politique qui est irréductible, et inversement, aux débats plus théoriques.

Il me semble que Jean-Loup Amselle ne prend pas assez compte les conséquences matérielles des fantasmagories (constructions sociales) élaborées et donc les possibles moyens pour desserrer les contraintes réelles, pour réduire les écarts entre le ressenti/vécu inscrits dans le quotidien et les idéaux plus ou moins théorisés.

Les femmes et hommes, sous les multiples impositions sociales (qu’elles soient fictives ou réelles importent peu ici) restent toujours des actrices et des acteurs.

Recueil d’articles, le livre est riche de multiples dimensions, que je ne saurais évoquer ici. Et quant à choisir, je commence par quelques conclusions du livre qui illustrent bien, à mes yeux, les propos de l’auteur :

  • « Détestable parce qu’on enferme l’individu dans un nous collectif, dans une sorte de prison identitaire, du monde, manière quelque peu condescendante de désigner tout ce qui n’est pas le centre occidental, universel, la case absente du musée du Quai Branly, l’Europe en un mot, qui ne fait l’objet d’aucune exposition, qui ne s’exposepas au regard de l’autre exotique, elle. »

  • « Plutôt que de se fondre dans l’objet de recherche, il me semble que le regardeur doit aussi s’observer lorsqu’il regarde et que son rapport à l’objetou au sujetdoit être envisagé comme le rapport entre deux sujets, comme un rapport d’élocution susceptible d’être lui-même observé des deux cotés»

  • « Il devrait être possible pour des individus se réclamant d’identités différentes de parvenir à l’élaboration d’un savoir réciproque, d’une coproduction des visions, des regards, des perceptions relatives aux uns et aux autres, à propos des uns et des autres. »

  • « Il s’agirait donc d’une intercompréhension entre des individus et des groupes, multiculturelle si l’on veut, mais qui ne ferait pas a priori l’hypothèse de l’inscription des individus dans des communautés de référence. »

Dans son introduction, Jean-Loup Amselle indique que ce qui l’intéresse « c’est de mettre en avant la spécificité du primitivisme actuel, phénomène lié à la fin des grands récits, des téléologies profanes, des Lumières au marxisme, à la chute du mur de Berlin, etc. »

De de ce point de vue, l’auteur va critiquer la « sorte d’anthropologie » qui se développe aux dépens « d’un secteur de la discipline plus attaché à l’historicité et à la contemporanéité des différentes cultures exotiques. »

Les textes sont regroupés en trois parties « Politiques », « Anthropologiques » et « Artistiques ». Je ne m’attarderais que sur la première.

L’auteur critique la gauche et l’extrême gauche dans « leur incapacité à penser l’historicité du religieux et celle de l’exotique, d’une part, et à un mauvais usage de l’universalisme, d’autre part. » L’auteur souligne que la religion est souvent envisagée« sur le strict plan des valeurs, en bien et en mal », cette appréhension faisant « écran à une compréhension sereine d’un phénomène social ». Il insiste aussi sur la non prise en compte des conditions historiques des réalisations/pensées religieuses, leur abstraction atemporelle ou l’ostracisation des religions minoritaires par la République.

Il critique aussi l’autre coté : « Cette volonté de fixer des identités, par définition mouvantes, a pour effet de renvoyer les acteurs sociaux minoritaires à leurs supposées cultures d’origine, de même que d’assigner à résidence identitaire tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont revendiqué une spécificité par rapport au mainstreamidentitaire. »

Je partage la double charge contre un « Occident déshistoricisé et érigé en juge absolu de l’ensemble des cultures du monde » et contre le relativisme qui dénie les caractéristiques communes aux différentes cultures « Si le fait d’imposer les droits de l’homme (ou de la femme) constitue un mauvais usage de l’universalisme, et attire à juste titre les foudres des postcolonialistes, le relativisme culturel de ces derniers n’est pas non plus une solution satisfaisante dans la mesure où il empêche la saisie de ce que les Anglo-Saxons nomment commonalities, c’est à dire les caractéristiques communes aux différentes cultures. »

A l’heure où certain-e-s prônent l’exemplarité d’une République a-historique, en oubliant à la fois la république impériale et colonisatrice et son autre possible « démocratique et sociale » et où d’autres sur-valorisent des temps (irréels) enfouis ou reconstruits dans les mémoires en niant les inscriptions de toutes les constructions sociales dans l’histoire et en relation avec d’autres, ce livre est plus que le bien venu.

Il devrait permettre des débats théoriques plus englobants sur le fond et des disputes plus concrètes sur les politiques à déployer, sur les politiques à choisir démocratiquement, loin des illusoires passés mais en prenant en compte les effets biens réels, discriminants, hiérarchisants ou racialisants des passés et des présents.

De l’auteur dans la même collection : L’occident décroché. Enquêtes sur les postcolonialismes (Paris 2008), Pour un universalisme émancipateur

Jean-Loup Amselle : Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains

Stock, un ordre d’idées, Paris 2010, 233 pages, 19 euros

Didier Epsztajn

 

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