Ne pas faire l’économie d’une excursion par les sentiers de l’utopie

De livre en livre, je garde toujours une même curiosité, une trouble fascination, un sentiment de familiarité intellectuelle, une indéniable proximité avec ces pensées survivantes de mondes engloutis, que cela soit ceux du Yiddishland révolutionnaire ou ici ces « Juifs hétérodoxes ».

Peut-être s’agit-il de la concrétisation de ce que décrit Michael Löwy comme « la découverte de l’avenir dans les aspirations du passé – sous forme de promesses non accomplie ».

Prendre des chemins de traverses, errer dans des domaines décalés, sortir des  »nécessaires » centres d’analyse, permet à la fois de multiplier les interrogations et d’enrichir les réflexions.

Le livre évoque la culture juive de la Mitteleuropa du début du XXe siècle. Les auteurs sont souvent présentés par couple (pour  »croiser les pensées »). Le messianisme juif et les utopies émancipatrices sont au cœur de la compréhension de cet univers culturel et intellectuel.

De l’introduction de l’auteur, j’extrais ce paragraphe :

« Le concept d’utopie occupe une place décisive dans plusieurs des essais de ce volume. En réalité, dans cette culture romantique, la Zivilisationskritik et l’utopie sont dialectiquement inséparables ; on ne peut pas critiquer, radicalement, la réalité existante, sans avoir, implicitement ou explicitement, un paysage de désir (Wunschlandschaft) – l’expression est d’Ernst Bloch -, l’image d’une réalité différente, c’est à dire une utopie. Et inversement : il ne peut exister d’utopie authentique sans travail de la négativité, sans la  »critique radicale de tout ce qui existe »(Marx). »

Lectrices et lecteurs, laisser vous guider dans cette extraordinaire constellation culturelle et intellectuelle. Le livre débute par des « Notes sur les intellectuels juifs » analysant un groupe d’individus « définis par des critères extra-économiques », individus « producteurs de biens culturels ou symboliques ». Il se poursuit par une analyse sur « Romantisme et messianisme dans la pensée juive d’Europe Centrale au début du XXe siècle » au centre d’un autre ouvrage de l’auteur (Rédemption et Utopie, le judaïsme libertaire en Europe centrale (PUF 1988, réédition Editions du Sandre).

Puis dans différents articles, l’auteur examinera successivement une partie des thématiques travaillées par Walter Benjamin, Franz Rosenzweig, Hannah Arendt, Manès Sperber, Ernst Bloch, Georg Lukacs, Victor Basch, Bernard Lazare, Gustav Landauer, Martin Buber, Gershom Scholem ou Hans Jonas. En couplant souvent deux auteurs, Michael Löwy souligne les convergences et les discontinuités, les désaccords et les similitudes, les matrices qui font des œuvres de ces différent-e-s auteur-e-s des sources d’inspiration, de rêverie ou des socles actuels pour penser l’émancipation.

Comment ne pas terminer sans revenir, une fois de plus, sur la critique (émancipatrice) du progrès par Walter Benjamin. L’auteur cite la célèbre allégorie de l’Ange de l’histoire dans la version publiée dans Écrits français (Gallimard, Paris 1991) : « Là où à notre regard à nous semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y (en) a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui : une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds. L’Ange voudrait bien se pencher sur ce désastre, panser les les blessures et ressusciter les morts. Mais une tempête s’est levée, venant du paradis ; elle a gonflé les ailes déployées de l’Ange ; et il n’arrive plus à les replier. Cette tempête l’emporte vers l’avenir auquel l’ange ne cesse de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons nom de Progrès à cette tempête. »

A lire et méditer ; non comme regards arrêtés sur un passé illusoire mais permanence d’une sourde révolte contre l’ordre existant.

Outre tous les auteur-es cité-es dans cet ouvrage, je rappelle aussi le livre d’Eleni Varikas : (Les rebuts du monde. Figures de paria, Stock, Paris 2007),

celui de Daniel Bensaid (Walter Benjamin, sentinelle messianique, Plon, 1990), le magnifique ouvrage de Jean-Michel Palmier(Walter Benjamin. Le chiffonnier, l’Ange et le petit Bossu, Klincksieck, Paris 2006)

 et bien sûr ceux de l’auteur (outre celui déjà cité, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie, PUF 2001), sans oublier l’ouvrage Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (Michael Lowy et Robert Sayre, Editions Payot, Paris 1992)

Michael Löwy : Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie

Editions de l’éclat, philosophie imaginaire, Paris 2010, 157 pages, 18 euros

Didier Epsztajn

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