Ecologie contre capitalisme

Cet excellent recueil d’essais est l’expression d’un point de vue critique et radical, qui ne craint pas de mettre en question les fondements mêmes du système socio-économique actuel. Son hypothèse fondamentale est la suivante : il existe une contradiction inhérente entre le système capitaliste, fondé sur le besoin d’expansion, d’accumulation et de croissance illimitée, et les écosystèmes de la planète. Un facteur particulièrement important dans ce conflit est le poids décisif, dans les économies capitalistes avancées, des intérêts liés aux énergies fossiles et au complexe automobile-industriel, avec tout ce qui en découle (le réseau routier, l’urbanisme, etc.). Le capitalisme fonctionne comme un juggernaut dont le moteur est la recherche obsessive de l’accumulation et du profit. Or, la planète ne peut pas supporter une production de biens et de déchets qui double toutes les 25 années : il n’y a pas de « truc » technologique qui permette une croissance économique illimitée dans le cadre d’une biosphère limitée. Économiser de l’énergie, produire des voitures qui gaspillent moins d’essence c’est bien, mais ce n’est pas du tout une solution à un problème qui est global et immense.

Face à la crise écologique qui s’approche à une vélocité géométrique – disparitions des espèces, changement climatique, pollution de la terre, de l’air et des océans, accumulation de déchets toxiques ou nucléaires, désertification, etc. – comment réagissent les élites possédantes ? Un bon exemple est Lawrence Summers, ancien chief-economist à la Banque mondiale et aujourd’hui chef du Conseil économique national, un organe du Bureau exécutif du président des États-Unis. Dans un mémorandum interne daté de 1991 et publié par la presse grâce à une fuite, il développait l’argument suivant : « Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l’air y est d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico […]. Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés […]. Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. » Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une vue de l’esprit, mais d’une pratique assez courante des pays industrialisés…

Certes, mais comment exporter le changement climatique ? Dans un autre mémorandum, daté lui de 1992, L. Summers faisait ses comptes et arrivait à la conclusion que le ralentissement de la croissance économique mondiale dû au réchauffement planétaire serait, au cours des deux prochains siècles, de… 0,1 % par an. Une variante est la proposition du journal The Economist, faite la même année, qui revient, en substance, à : « eh bien, si le niveau de la mer va augmenter, ce n’est pas tellement grave, on construira de murailles maritimes pour contenir les eaux ». On peut croire qu’il s’agit d’un point de vue ancien, aujourd’hui dépassé, mais le refus continu du gouvernement états-unien de signer le Protocole de Kyoto montre la persistance d’une attitude de dénigrement envers les dangers.

Certes, les élites européennes ont montré plus de clairvoyance, en ratifiant, avec d’autres pays (Japon, Russie), le protocole. Mais ces accords ne sont qu’un premier pas, très (trop) modeste, bien en deçà des réductions massives d’émissions de gaz à effet de serre nécessaires – selon la plupart des scientifiques – pour empêcher un changement climatique catastrophique. En outre, une série de mécanismes réduisent considérablement la portée de ces accords : le marché de droits d’émission, la déduction des forêts, considérées un peu trop vite comme « puits de carbone », l’absence de pénalités pour le non-respect des engagements. Le résultat est que la plupart des pays ne tiennent pas les engagements de réduction pris et on risque d’arriver en 2012 sans même avoir atteint le très insuffisant objectif affiché pour cette date.

La conclusion de l’auteur est que l’humanité se trouve à un tournant historique : pour sauver la civilisation humaine et la vie sur la planète, il ne suffit pas de ralentir les tendances destructrices du système, mais de les inverser avant que l’environnement ne soit irréversiblement mutilé. Il y a urgence parce que nous commençons déjà à transgresser certains seuils écologiques critiques.

Le défi est donc de repenser le progrès, en dépassant la conception purement quantitative promue par l’économie de marché capitaliste. L’alternative serait un développement associant l’écologie et la justice sociale, fondé sur les vrais besoins sociaux (et non ceux artificiellement créés par le marketing) démocratiquement définis par la population. Cela ne peut pas résulter d’un simple changement des comportements individuels, mais d’une transformation structurelle, à caractère « écosocialiste », portée par des mouvements sociaux combatifs. Cela implique, entre autres, de dépasser l’actuelle séparation et hostilité entre défenseurs de l’environnement et syndicats arc-boutés sur la défense de l’emploi – comme ce fut le cas aux États-Unis, autour de la question de la forêt ancienne de la zone Pacifique Nord. Pour gagner les travailleurs et leurs syndicats à leur lutte, les écologistes doivent rompre avec leur indifférence sociale et être capables de faire des propositions concernant la « reconversion écologique » de la force de travail des industries qui détruisent l’environnement – une question que se posent déjà certaines organisations syndicales.

Une critique des thèses démographiques de Malthus et de ses disciples, et une étude des rapports entre Marx et le chimiste allemand Liebig complètent le dossier. Le livre de John Bellamy Foster est polémique et stimulant, et apporte un point de vue peu habituel dans les débats écologiques. Tant mieux !

John Bellamy Foster : Ecology against capitalism

Monthly Review Press, New York, 2002

Michael Löwy

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