Construire un socle commun de valeurs aussi universelles que fondamentales

Inquiet de l’ampleur de la réaction créationniste dans le monde, Pascal Picq, maître de conférences à la chaire de paléoanthropologie et préhistoire du Collège de France, nous livre un ouvrage bien documenté et percutant contre le tissu d’affirmations prétendument scientifiques sur lequel s’appuient les prophètes du créationnisme et autres bateleurs du dessein intelligent.

Le patient travail de recherche sur l’évolution initiée il y a un siècle et demi par la publication de L’Origine des espèces de Charles Darwin est en effet aujourd’hui à nouveau remis en cause dans son principe même. Ainsi l’évolution, « l’une des plus grandes contributions à la pensée moderne et universelle attachée à la laïcité est à nouveau reniée par l’obscurantisme ». Ni l’Europe, ni la France, berceau de la laïcité, ne sont à l’abri des controverses venues tout autant de l’Orient musulman que de l’Occident où le dogme créationniste est porté avec ferveur par les évangélistes nord-américains.

La géographie du créationnisme proposée par Pascal Picq illustre l’ampleur de ce désastre de la pensée et analyse les conditions historiques qui, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, ont favorisé la propagation de l’épidémie créationniste à partir du foyer nord-américain et plus récemment à partir des centres de l’islamisme radical. Depuis la fondation de Religion and Science en 1930, les organisations se succèdent pour tenter d’imposer l’enseignement du créationnisme comme une théorie scientifique parmi d’autres et ce, malgré les procès intentés en justice et gagnés par des associations regroupant partisans de la laïcité, enseignants et scientifiques de renom. Bien que déboutés de leurs prétentions lors du deuxième procès du singe de Little Rock en 1982 et celui de Dover en Pennsylvanie en 2005, les fondamentalistes persistent, grâce notamment au soutien des néo-conservateurs proches de Ronald Reagan puis de George W. Bush. Mais c’est depuis une vingtaine d’années une autre stratégie qui est mise en avant, celle du « dessein intelligent », organisée autour du Discovery Institute de Seattle, créé en 1991, et dont le « but ultime est d’affirmer que Dieu existe et de combattre Darwin ».

L’influence créationniste américaine se répand dans le monde : Australie, Canada, jusque dans la vieille Europe, berceau des religions du Livre mais aussi de toutes les laïcités. La fièvre atteint les pays musulmans jusqu’en Turquie où est publié un monumental Atlas de la création expédié à des milliers d’exemplaires en Europe dans ses versions anglaise, française et allemande. En France, le créationnisme s’avance prudemment sous un masque pseudo-scientifique : il s’agit de faire admettre le « dessein intelligent » comme une théorie scientifique parmi d’autres qui se situerait donc de fait sur le même terrain que l’évolutionnisme. Nous voici renvoyés à la question de ce qui distingue la démarche scientifique des visions fondées sur un dogme. Il s’agit donc d’échapper à cette forme de relativisme subtil qui réduit la science à une simple interprétation du monde parmi d’autres. Soyons clairs. Le dessein intelligent est un amalgame de mythes, de faits disparates et d’un fond commun vitaliste issu de diverses écoles philosophiques ou traditions religieuses : « l’adhésion au dessein intelligent ne repose que sur des croyances », avec au premier rang d’entre elles, cette vieille idée selon laquelle l’harmonie du monde vivant ne pourrait s’expliquer que par l’existence d’un plan préétabli par un architecte visionnaire, voire divin. À l’inverse, la théorie évolutionniste, dans ses versions diverses, est un paradigme scientifique qui s’appuie sur un programme de recherche. Les lois et les résultats qu’elle énonce sont donc falsifiables, ce qui n’est pas le cas des affirmations du dessein intelligent selon lequel l’ordre de la vie ne doit rien au hasard. En revanche, avec leur théorie des équilibres ponctués, Stephen Jay Gould et Niles Elredges ont réintroduit les concepts de contraintes et de contingence dans la théorie de l’évolution, science des processus « qui cherche à répondre à la question : comment cela se fait-il ? »

L’évolutionnisme est aussi une science historique. Retraçant l’origine de l’arborescence du vivant profondément enracinée dans le passé de la Terre, l’évolution est représentée avec bonheur par la métaphore de l’arbre. Ses racines constituent le passé, ses branches l’avenir. Pascal Picq aborde ainsi une nouvelle question cruciale : où allons-nous ? Le grand arbre du vivant dont la lignée humaine n’est qu’une petite branche subit désormais de graves dommages écologiques : perte effroyable de la biodiversité, perspective dramatique du réchauffement climatique. « Il s’agit toujours de l’évolution, mais cette fois avec un acteur dominant : l’Homme ». Selon que l’on est fixiste – rêvant au meilleur des mondes possibles –, transformiste – avec l’idéologie du progrès ou celle du dessein intelligent –, ou évolutionniste, la compréhension de ces grands défis écologiques s’engage très différemment et par conséquent aussi la vision de leur résolution pour « notre avenir à tous ».

Les créationnistes, qu’ils soient anciens ou modernes, excluent de fait tout principe de liberté et de responsabilité humaines à l’égard du monde déjà finalisé dans lequel nous vivons. Pour eux, la question du tous se pose dans des termes tronqués, comme, paradoxalement, pour les adeptes du progrès qui traitent de cette question en tenant celle du progrès pour tous dans un rang subalterne. Pour les évolutionnistes par contre, une certitude : il n’y a que coévolution, car ce sont les communautés écologiques, et non des espèces isolées, qui évoluent. C’est donc la responsabilité humaine qui s’avère scientifiquement impliquée dans les drames écologiques de notre temps. La mondialisation inclut des femmes et des hommes de différentes cultures ou croyances qui devront, en tout état de cause, construire le monde à venir. Or si aucune culture ne peut prétendre imposer ses valeurs propres à toute autre dans ce processus, force sera cependant de construire un socle commun de valeurs aussi universelles que fondamentales. Ainsi devrons-nous et pourrons-nous agir pour que continue l’évolution. Cette situation inédite confère un sens profond à la grande idée de laïcité, seule garante de la diversité culturelle dans le désir que survive l’humanité dans une communauté de destin avec la planète Terre et sa biosphère.

La laïcité est donc bien le nouvel enjeu de l’évolution : « L’évolution nous dit d’où nous venons ; l’enseignement de l’évolution nous dit comment nous pouvons aller. De Lucy à la Laïcité, il n’y a qu’un long récit universel entre notre passé à tous et notre avenir à tous. »

Pascal Picq : Lucy et l’obscurantisme

Odile Jacob, Paris, 2007.

Jean-Paul Deléage

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