Comme une histoire. Au delà même du plaisir de l’écrire et de l’entendre raconter

Pour Dominique

L’introduction de Jacques Hassoun nous plonge dans le siècle passé et une géographie étendue et parcellaire (Montréal, Milan, New-York, Villiers-le-Bel, Garges-les Gonesses, Lausanne, Paris, Alexandrie, Melbourne, Marseille et Zagazig). Des hommes et des femmes y vivent, y ont vécu, des juifs d’Égypte. « Pourtant, même si cela pourrait nous combler d’aise, il serait inepte de parler d’un juif d’Égypte trans-historique, immuable. Les juifs d’Égypte ont intégré, absorbé, les cultures et les invasions, les schismes et les hérésies. Ceux que leur pays – l’Égypte – a subis. Ceux que leur communauté a subis. Ainsi LE Juif d’Égypte serait une fiction, une licence poétique née de la dispersion d’une minorité. Sur sa terre natale, ce juif était pluriel. Pluriel dans le temps. Pluriel dans la société dans laquelle il s’inscrivait. »

L’auteur prévient que les contributeurs et contributrices de l’ouvrage « ne souhaitent pas plus peindre une fresque où les protagonistes d’une Histoire viendraient se mirer pour s’y reconnaître, que graver une stèle devant laquelle le passant serait appelé à venir se recueillir » puis il conclut cette courte introduction : « Aussi ce livre sera-t-il dédié à tous ceux qui ignorent la vie passionnée de cette communauté, mais surtout aux Égyptiens – coptes et musulmans – qui seraient amenés à oublier qu’à leurs côtés avaient vécu nombreux ceux que l’on continue à appeler les juifs d’Égypte, et qui continuent eux-même à se désigner comme tels. »

Les deux premiers articles parcourent plus de deux millénaires et sont consacrés aux « Splendeurs grecques et misères romaines. Les juifs d’Égypte dans l’antiquité » et « A l’ombre  »protectrice » de l’Islam : les juifs d’Égypte, de la conquête arabe à l’expédition de Bonaparte (641-1798) » et interrogent les notions de diaspora, la langue (araméen, celle de la Bible  »septante » et le grec), la littérature, les rapports entre Jérusalem et Alexandrie, les insertions sociales (pour utiliser notre vocabulaire), celle des renégats sous l’empire romain, la longue domination des Fatimides et leur application du statut de dhimma (dont le paiement annuel de la capitation – djizya), la place du savant-marchand ou du marchand-savant, la langue de nouveau, mais l’arabe cette fois, la domination des Mamlouks puis des Turcs ottomans. « Deux tendances contradictoires, se sont opposées concernant l’histoire du Judaïsme à l’ombre tutélaire de l’Islam. Certains n’ont pas hésité à la considérer aussi dramatique et cruelle que celle du judaïsme en terre chrétienne. D’autres, à l’opposé, l’ont dépeinte avec les couleurs idylliques d’une parfaite harmonie. L’historien objectif ne peut qu’infirmer ces deux impostures. »

A l’heure de mondialisation, il n’est pas inutile de revenir sur les migrations, les échanges, les porosités entre sociétés du pourtour méditerranéen et de plus loin. Il n’y a pas un hier cloisonné, géographiquement limité, sans échange ; des religions ou des croyances imperméables aux insertions concrètes dans les sociétés ou aux autres croyances. La richesse de la pensée, y compris religieuse, fut et reste un mélange, une sédimentation contingente, un métissage aux irrigations permanentes, une construction historique.

Du chapitre « Face à la modernité : les juifs d’Égypte aux XIXe et XXe siècles » je me limite  à deux citations qui me semblent explicites des problématiques abordées et une correction/rectification à un usage trop banalisé du supposé rapport à l’Allemagne et au nazisme.

l  « On ne saurait assez souligner, au plan psychologique, comment cette obligation morale de se montrer  »loyal » au maître du moment devait placer les Juifs – comme ce fut le cas pour toutes les minorités ethniques ou confessionnelles au cours de l’histoire – dans une situation d’impasse, et en porte-à-faux, chaque fois qu’un renversement de dynastie ou de régime modifiait radicalement la situation. »

l  « Le mouvement national égyptien n’allait pas tarder, à la charnière du siècle,à tourner autour de deux pôles principaux : d’une part un nationalisme spécifiquement égyptien se voulant non-confessionnel, et de l’autre, un renouveau religieux transcendant la patrie égyptienne, et tendant quelques fois à se rapprocher du panarabisme, dans lequel l’ensemble du monde musulman, et encore davantage arabe, aller plonger de plus en plus au fil du temps. »

S’ouvrent autour de ces deux citations de multiples débats pour celles et ceux qui se reconnaissant à la fois  »dans la patrie égyptienne » et dans  »ses pouvoirs institutionnels » et qui pourtant, sont forcément partie prenante des changements ou des nouvelles orientations.

Quant au prisme, qui créerait un lien entre nationalisme anti-impérialisme (anglais en l’occurrence) et regard ou tentation vers les forces nazies, je renvois au livre de Gilbert Achnar   (Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, Editions Sindbad, Arles 2009 Pour une reconnaissance pleine et mutuelle ) qui rend justice contre ces allégations.

La seconde partie de l’ouvrage m’a profondément touché. Elle rend palpable le sentiment d’être ou d’appartenance, les multiples accommodements ou contradictions de populations à la fois intégrées et en marge. Des quatre textes proposés, celui de Jacques Hassoun « Chroniques de la vie quotidienne » est, à mes yeux, un véritable petit chef d’œuvre d’humanisme et de respect de l’autre. Du comment écrire en français, au mendiant de la rue Tatwig, des poignants « Viva italia ! » et « Le schlekht », aux synagogues de Haret-el-Yahoud, l’auteur analyse à la fois l’histoire et les pratiques religieuses et  »civiles », histoire oubliée des Karaites,  »dévots, vibrants et frivoles », rituels de la Pâque juive, de Pourim, ou place du Zohar, etc. J’ai extrait de cette belle partie la dernière phrase, pour la mettre en entête de cette note.

Depuis la rédaction de ce livre, d’autre études ont probablement enrichi, complété voir contredit certaines analyses ici présentes. Ce livre n’en reste pas moins, un ouvrage non seulement utile, un moment de lecture ou la nostalgie de certain-ne-s auteur-e-s nourrit des réflexions tournées résolument vers des universels concrets et émancipateurs.

Comme complément  »de cœur », j’incite à lire l’immense Cités à la dérive de Stratis Tsirkas (traduit du grec, Le Seuil 1971, réédition Points Seuil)

Textes réunis et présentés par Jacques Hassoun : Juifs du Nil

Le Sycomore, Paris 1981, 259 pages

Didier Epsztajn

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