Mieux vaut reconnaître pleinement le conflit que de ne pas exprimer ses peurs, de les cacher, d’entretenir obstinément des fantasmes théologisés sur l’Autre

Presque 40 ans (1972) après la publication en anglais, voici enfin offerte au public francophone une œuvre majeure d’analyses sur la Palestine. Cette publication très tardive doit être mis en relation avec la négation permanente, au moins jusqu’à la première Intifada, de la Palestine et des palestinien-ne-s par le sionisme et de ses alliés européens puis américains.

Si aujourd’hui les recherches des historiens (dont des israéliens) valident largement les récits et les mémoires palestiniennes, si les recherches archéologiques déconstruisent la mythologie biblique, si les exactions continues de l’État d’Israël ne peuvent plus être ignorées, il n’empêche que le récit historique fondateur, imposé et largement majoritaire dans l’opinion publique reste une mystification doublée d’une disqualification permanente des populations arabes ou autres, de l’ensemble de la région, nommée Moyen-Orient (présentation eurocentrique de la géographie mondiale).

L’ouvrage d’Edward Said, toujours très argumenté, analyse la construction de la négation et de la disqualification des palestiniens. Avec rigueur, il expose à la fois les réalités, les causalités quelques fois négligées et les conséquences du point de vue des victimes et ouvre sur le futur « si les deux peuples tentent de se considérer dans une perspective commune ».

Dans la première partie de l’ouvrage, Edward Said analyse, entre autres, le sionisme comme colonialisme particulier, le déni de l’autre grâce à « la complète et hégémonique collusion entre la vision occidentale libérale des choses et la vision israélo-sioniste » qui s’exprimera dans cette phrase cent fois rabâchée « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » et la résistance palestinienne avant et après la construction de l’OLP. « Les choses étant ce qu’elles sont, la réalité palestinienne d’aujourd’hui, d’hier et très vraisemblablement de demain, s’est construite sur un acte de résistance à ce nouveau colonialisme étranger ».

Pour replacer les relations entre la Palestine et l’occident libéral dans leur histoire et leurs développement, l’auteur remonte à la racine : la déclaration Balfour de 1917 « C’est à dire : a) la déclaration a été faite par une puissance européenne ; b) elle visait un territoire non européen ; c) elle ignorait froidement la présence et les souhaits de la majorité des autochtones résidant sur ce territoire ; et d) sa forme était celle du promesse à un autre groupe étranger concernant ce même territoire, de sorte que ce groupe puisse faire, tout à fait littéralement, de ce territoire un foyer national pour le peuple juif. »

Puis l’auteur analyse tout la fois les modalités de la colonisation avant et après la création (illégale au regard du droit international) de l’État d’Israël et les conséquences sur les populations. Il détaille avec un regard critique les réponses élaborées par les résistances palestiniennes.

La troisième partie de l’ouvrage « Vers l’autodétermination » nous parle de « ceux qui sont restés, ceux qui sont en exil , ceux qui sont sous occupation », « l’émergence d’une conscience palestinienne » et « la prééminence l’OLP ». Un chapitre particulier est consacré à décrire, derrière la présentation occidentale des possibilité des  »accords » de Camp David, les réalités et les implications de ce traité niant les droits des palestiniens.

Si je partage beaucoup de points de vue avec l’auteur, je trouve cependant que ses analyses ne sont pas assez approfondies sur la structurations du mouvement palestinien et en particulier sur les politiques concrètes de l’OLP. Les faibles dimensions de critique sociale (ou dit autrement, l’unique focalisation sur la question nationale) au détriment des problématiques de  »classe », de  »genre » voire de religion, tant à gommer les contradictions de la société palestinienne. Pas plus que Le Juif ou L‘Arabe, Le Palestinien n’existe, par nature, essence ou destinée.

Analyser les dimensions imaginaires des constructions nationales ou historiques, traquer l’essentialisation des groupes de population, prendre en compte les aspects contradictoires des identités de chacun-e, ne signifie pas sous-estimer ou restreindre la question du nom, de la terre et de l’inscription géographique (la Palestine) ou de renvoyer dos à dos le sionisme et  ses victimes. Mais il y a là, me semble-t-il un enjeu politique, non seulement pour l’ensemble des palestinien-ne-s, mais aussi pour fissurer l’hégémonie sioniste sur les populations juives israéliennes.

Mais nous sommes ici, dans d’autres dimensions qu’il conviendrait d’explorer. Cela suppose cependant de ne jamais oublier « Parler des Palestiniens de manière raisonnable, c’est , je pense, cesser de parler de guerre ou de génocide et commencer sérieusement à se préoccuper de la réalité politique. Il y a un peuple palestinien, il y a une occupation militaire de la terre palestinienne, il y a des palestiniens sous occupation militaire israélienne, il y a des palestiniens -650.000 d’entre- eux- qui sont des citoyens israéliens et qui constituent 15% de la population d’Israël, il y a une nombreuse population de palestiniens exilés. »

Un ouvrage à étudier pour mieux comprendre un livre postérieur de l’auteur D’Oslo à l’Irak (Fayard, Paris 2005)

Edward W. Said : La question de Palestine

Editions Sindbad, Arles 2010, 382 pages, 25 euros

Didier Epsztajn

Autre lecture de Nicolas Béniès sous le titre :

Un classique actuel

 

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