Un regard neuf mais pas vide

L’auteur, assumant pleinement les dimensions de l’autobiographie, se définit non pas en « historien du présent », mais en « historien au présent, par dessus tout sensible à la présence de l’histoire, en son lieu actif, vivant, qui est la mémoire » et parle de « ce qui est arrivé et de ce qui m’est arrivé. »

Je ne reviendrais dans cette note sur les passages d’autobiographie, juive algérienne, militante, étudiante ou doctorante. J’insisterai plus sur les débats soulevés sur les  mémoires et l’oubli.

Benjamin Stora définit un cadre de réflexion :« ce livre est donc un retour sur les conditions de fabrication de toutes ces histoires algériennes et et maghrébines, par les archives inédites, les témoignages, les images ». Évoquant en filigrane d’autres possibles, il constate « Le système colonial puis la guerre d’indépendance, terrible, ont ruiné l’idée d’une société à la fois indépendante et pluriethnique. Aller vers une telle société relevait d’une capacité rare et fragile. Avec la force de la guerre, la violence, la cruauté coloniale, d’autres logiques l’ont emporté. »

Les mémoires sont façonnées par les expériences vécues et la capacité des sociétés à faire retour, à réexaminer les passés. « Pour ne pas avoir assumé le passé dans sa complexité, celui-ci explose dans le présent de manière anarchique, désordonnée, échappant à tout contrôle. » En tout, six à sept millions de personnes vivent « séparées les unes des autres, avec cette mémoire douloureuse. Ce cloisonnement annonce le surgissement d’une possible guerre des mémoires »

Refaire mémoire c’est non seulement rendre les complexités « Construire l’objet mémoire exige en premier lieu de rendre la mémoire à elle-même en la dégageant de toutes les sédimentations qui l’ont ensevelie, au point de la rendre méconnaissable. », créer des bases d’une compréhension élargie, y compris dans des visions antagoniques. C’est enfin se préparer à construire l’oubli.

Marc Ferro, cité par l’auteur, avait précisé trois sortes d’oublis « ceux que sécrètent les sociétés, ceux que gère l’ordre historique, et enfin ces oublis qui font partie des procès de sélection propres au travail historique. »

Benjamin Stora insiste sur la distinction « entre l’oubli légitime, nécessaire, évident, et un oubli organisé par les États, visant à échapper à la justice, à éviter le châtiment. »

 Je partage la vision de l’auteur sur l’oubli nécessaire, le fait de tourner la page et donc de d’assumer, sur des crimes, une position tournée sur le futur « C’est une illusion que de vouloir absolument imposer, sans cesse, comme une tyrannie, la mémoire retrouvée. » Il n’en reste pas moins que cela ne peut se faire, qu’après un processus d’exposition, voir de justice sans condamnation ou de condamnation amnistiée. Il faut en quelque sorte faire droit aux victimes, à toutes les victimes. J’ai conscience en disant cela, d’être démuni sur les concrets possibles, sur la faisabilité même des amnisties massives après des crimes massifs. Je pense particulièrement au Rwanda et à l’Afrique du sud. Mais il serait possible d’évoquer le silence très pesant de l’après nazisme ou de l’après Stasi (police de l’ex RDA).

A noter une appréciation de l’auteur sur l’islamisme, à partir de ses travaux d’historien de la guerre d’Algérie « La force de l’islamisme consiste à proposer une rupture avec l’État actuel, en retrouvant les accents et le vocabulaire de l’ancienne fracture avec l’État colonial français. Ils réactivent une mémoire politique, selon un processus déjà mis en œuvre à l’époque coloniale : rupture avec un État considéré comme impie ou antireligieux ; rupture avec un islam officiel, institutionnel. »

Le talent de remémoration et de narration de Benjamin Stora donne à ses livres un ton particulier, en résonance intime avec les thèmes traités. Comme dans ses précédents ouvrages, l’auteur assume « cette part d’Orient qui ne veut pas partir » et nous offre une réflexion ouverte sur l’histoire, la frontière et les mémoires.

En annexe, le texte d’une conférence donnée à Stockholm en 2007 « Il y a cinquante ans, le prix Nobel de littérature était attribué à Albert Camus. »

« Sur la frontière » mais dans une inscription géographique différente, je rappelle le livre de Michel Warchawski paru dans la même collection (Stock, Paris 2002, 300 pages, 20€, réédité dans la collection de poche Hachette Pluriel)

Benjamin Stora : Les guerres sans fin. Un historien, la France et l’Algérie

Editions Stock, Paris 2008, 178 pages, 16,50 euros

 Didier Epsztajn

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