Limites de la sociologie

Fruits d’études et d’enquêtes longues sur la prostitution, le livre de Lilian Mathieu n’est pas seulement un ouvrage de plus sur la condition prostituée. L’auteur confronte les réalités étudiées à la vision souvent misérabiliste d’une partie des abolitionnistes, tout en décrivant la dérive d’utilisation du terme (de l’abolition de la réglementation à l’abolition de la prostitution). Il montre aussi les « ambiguïtés » et les « non-dit » des nouvelles politiques de réglementation.

« La prostitution – c’est la thèse centrale de ce livre – trouve sa place au cœur de la question sociale, et plus précisément à l’entrecroisement des problématiques de la sexualité et de la précarité »

Après une introduction méthodologique, à mes yeux, inutilement polémique car ne s’appuyant pas sur les larges plages d’accords avec, entre autres, Richard Poulin (sur la suppression de toutes les brimades et pénalités envers les prostitué-e-s et l’insistance de cet auteur, sur le droit fondamental de ne pas être prostitué-e-s), l’auteur analyse l’espace de la prostitution puis la place de la violence dans le monde de la prostitution.

Il insiste particulièrement sur la légitimité des revendications d’accès aux droits sociaux qu’expriment les prostitué-e-s. L’univers de la prostitution est violent, les agressions y sont fréquentes. L’auteur décrit les moyens déployés par les unes et les autres pour éviter et contrer ces violences. Faut-il le rappeler les prostitué-e-s ne sont pas des personnes passives dans leur mode de vie.

Dans le chapitre le plus emblématique « La prostitution, zone de vulnérabilité sociale », Lilian Mathieu explicite la notion de « désaffiliation » empruntée à Robert Castel. Il nous rappelle que « l’entrée dans la prostitution n’est jamais le fruit d’une décision pleinement libre, mais relève toujours d’une forme de contrainte » que s’engager dans cette activité est « une forme d’adaptation à une situation marquée par la détresse, le manque ou la violence ».

Il énumère un certain nombre de propositions, de politiques non exclusivement en direction des prostitué-e-s, mais qui « s’inscrivent dans une politique sociale globale et volontariste dont elles et ils seraient bénéficiaires au même titre que d’autres catégories de précaires (ce qui évite le risque d’étiquetage inhérent à toute politique spécialisée) » dont l’abrogation de la loi sur la toxicomanie de décembre 1970, la rupture avec les loi répressives sur l’immigration, le RMI accessible aux moins de 25 ans…

Le chapitre cinq traite des politiques de la prostitution, du réglementarisme et de l’abolitionnisme. Enfin, le dernier chapitre du livre revient sur les différences dans les relations entre prostituées et féministes en 1975 et en 2002 et l’incapacité d’agir aujourd’hui ensemble, au delà des positionnements divergents, pour refuser les politiques répressives.

La perspective de « désafiliation” » ne renvoie pas aux seules conditions économiques se jouant dans l’accès au travail et à ses protections, mais plus généralement à l’intégration sociale  Néanmoins, il me semble que placer l’activité prostitutionnelle au cœur de la question sociale, implique aussi de prendre plus généralement en compte les effets de la division sexuelle du travail, les rapports entre les classes et entre les sexes. La prostitution ne peut être abordée hors cadre de la domination et de l’oppression spécifique des femmes. De ce point de vue, la question des clients, essentiellement des hommes, ne peut-être considérée comme secondaire. Leur absence, dans le livre, me semble révélatrice des limites de l’ouvrage. Sans compter les réflexions nécessaires sur la place du pouvoir dans les relations sexuelles et sur la castration sociale que révèle une sexualité « vénale » réduite à des pratiques « mécaniques » (pénétrations, fellations, etc.).

Ces critiques énoncées, il convient néanmoins de donner raison à Lilian Mathieu pour son insistance à monter l’inconséquence et la stérilité de bien des termes actuels du débat entre reconnaissance et abolition de la prostitution, surtout en absence de réponses pratiques à la situation des prostitué-e-s.

Ce qui n’interdit cependant pas d’avoir une position politique sur la prostitution comme sur l’exploitation et les oppressions. De ce point de vue le dossier Rouge « Prostitution : (s’)en sortir » montre qu’il est possible de défendre à la fois des droits pour les prostitué-e-s et des positions féministes. Des lectures à compléter par deux ouvrages récents écrit ou coordonné par Richard Poulin.

Lilian Mathieu : La condition prostituée

Textuel, Paris 2007,207 pages, 19 euros

 Alternatives Sud :Prostitution la mondialisation incarnée

Centre tricontinental et Éditions Syllepse, Paris 2005, 239 pages, 18 euros

Richard Poulin : La mondialisation des industries du sexe

Imago, Paris 2005, 247 pages, 21 euros

Didier Epsztajn

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