Contraintes encastrées

Sous le capitalisme, les salarié-e-s vendent leur force de travail. Cette force, utilisée dans ce cadre à la fois particulier et historiquement situé, produira des richesses supérieures à son coût initial (grosso modo, le coût de sa reproduction). Les modalités concrètes de cette extorsion de plus-value (pour utiliser le vocabulaire de la critique de l’économie politique) ne sont pas fixes. Les étudier, analyser les mutations, les remodelages et les adaptations du travail permet de comprendre le fonctionnement concret du système et sa perdurance dynamique.

L’enjeu constant pour les salarié-e-s n’est pas simplement de défendre une meilleure répartition des richesses mais aussi de peser sur les organisations concrètes du travail afin d’en limiter les pénibilités tant physiques que morales. Ce livre permet de comparer des évolutions dans différents pays et branches industrielles.

Danièle Linhart part de la nature particulière du contrat de travail. « L’employeur achète quelque chose qu’il ne peut s’approprier totalement et qui lui échappe par nature. Le temps ainsi que les capacités physiques et cognitives qu’il achète ne peuvent être dissociés de la personne qui les fait exister. Ils ne peuvent être totalement extériorisés, totalement neutralisés . Le salarié conserve un type de contrôle qui échappe à l’emprise de l’employeur, à la mise en œuvre du savoir organisationnel et productif qu’il impose »

Les différentes études présentées montrent des transformations du cadre de travail formaté par la logique taylorienne et un élargissement, hors du bureau ou de l’atelier, de la mobilisation de la force de travail. Le temps privé est partiellement envahi. Le patronat requiert aujourd’hui des compétences, dont les définitions même, rendent floues les frontières entre temps de travail et temps libre (disponibilité, esprit d’entreprise, continuité du service au client, etc.).

Rendre public, exposer et analyser ces procès de travail, permet de les dénaturaliser.

Les exemples de transformation de métiers présentés dans ce livre sont du plus grand intérêt. Les premières études sont centrées autour de la construction de nouvelles normes de travail : intensification du travail dans l’industrie française de 1945 aux années soixante, passage du chronomètre au temps « décomposé » dans les usines Peugeot puis fixation de « temps-objectifs » par groupe d’ouvriers. Les analyses ne sont pas limitées à la France. Les recherches sur les transformations dans une usine moscovite de roulements à billes et dans une aciérie en ex RDA, éclairent le développement d’un nouveau capitalisme. Le dernier exemple choisi, mise en place de plateaux téléphoniques dans les services financiers est particulièrement représentatif des nouveaux procès de travail au « service » de la clientèle.

Les contraintes dites techniques servent souvent de prétexte aux modernisations, à l’exacerbation du temps normé. Quelques études illustrent ces dimensions, dans la seconde partie du  livre. Les productions à flux tendus sont à l’origine des « parcs fournisseurs» et de la dégradation des conditions de travail chez les sous-traitants des usines automobiles. Le développement et les nouvelles régulations des acheminements des marchandises ont profondément transformé le secteur des transports routiers.

L’étude sur l’utilisation des normes sanitaires dans un abattoir pour la transformation des contraintes est saisissante. Enfin les études suivantes me semblent illustratives de la mobilisation des temps « subjectifs » : fonctionnement des centres d’appels téléphoniques centré sur la relation client, implication du management dans la restauration rapide (cas de McDonald’s), nouvelles manières de travailler dans une agence bancaire de Moscou.

Le livre se termine par une étude originale sur les techniciens conseils des Caisse d’Allocation Familiales et des réflexions sur le temps dans l’hôpital aujourd’hui.

Il me semble important de souligner quelques points mis en avant : adaptation des gestions dans les différents secteurs avec, entre autres, les gommages des différences entre secteur public et privé, standardisation et homogénéisation des situations de travail entre services et industries, enfin centralité des relations dites commerciales.

Les souffrances engendrées par ces nouvelles organisations du temps au travail, sont renforcées par le débordement dans la vie privée de ces nouvelles normes de travail. Cet envahissement accroît le sentiment d’impuissance. En absence de réponses collectives, il renforce les processus d’individualisation.

Ces différentes études intéresseront toutes celles et ceux, militant-e-s syndicaux et politiques pour qui l’ordre de ce monde n’est ni naturel ni un horizon borné.

Sous la direction de Danièle LINHART et Aimée MOUTET : Le travail nous est compté : La construction des normes temporelles du travail.

La Découverte, Paris 2005, 350pages, 28 euros

Didier Epsztajn

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