Mythologies et imaginaire national

Dans ce livre, Shlomo Sand s’interroge sur la contribution des intellectuels juifs puis israéliens à l’élaboration de l’idée de nation juive.

Dès l’avant propos, l’auteur se définit comme « non sioniste » en expliquant qu’aujourd’hui « le soutien à Israël en tant qu’Etat juif et non pas en tant qu’Etat israélien comporte un caractère essentiellement non démocratique ». Cet avant propos est construit autour de riches données autobiographiques.

L’auteur dans un ouvrage précédent, « Le XXème à l’écran », avait marqué « une distance critique » avec Shoah, le film de Claude Lanzmann, il revient sur le sujet en insistant dans une formule lourde de sens « l’unicité du grand projet d’extermination ne réside aucunement dans l’identité des victimes (ni même des collaborateurs), mais bien dans la terrible efficacité des bourreaux et la perversité extraordinaire de leurs crimes. »

L’introduction « Les clercs et l’imaginaire national » explique la nouvelle conception de la nation qui se développe en Europe après l’échec du printemps des peuples (1848) et indique que les intellectuels sionistes ont délimité les contours de la nation juive à l’aide « d’un imaginaire fondé sur une origine commune et un lien de sang » (base mythologique-religieuse et/ou biologique) calquée sur la conception allemande de la nation. Il confronte cette conception avec celle du Bund qui « s’est forgé une idée nationale ouverte et souple, fondée sur une culture yiddish riche et vivante. »

Ce principe ethnocentriste juif sera réaffirmé avec l’expansion de la colonisation dans la Palestine sous mandat britannique, puis dans le fonctionnement de l’état israélien.

Le chapitre « Peuple du Livre et gens de lettres » décrit la nature particulière des intellectuels sionistes « Le faible degré d’indépendance des agents culturels agréés par le système politique pré-étatique était directement lié à l’idéologie hégémonique qui allait régner sur la société israélienne à compter du milieu des années trente » et leurs évolutions depuis le début de la colonisation jusqu’à la seconde intifada.

Le chapitre le plus intéressant est probablement « Les mots qui se pensent à travers les hommes » où l’auteur déconstruit successivement les notions de « exil » (Ha-Galut), de « montée » (Ha-Alya), de « terre d’Israël » (Eretz Israël).

Concernant l’exil, Sand nous rappelle que « La dimension du temps contenue dans le concept d’exil selon la loi mosaïque est entièrement différente de la dimension contingente inscrite dans le concept laïc de l’exil » et que « Le lieu saint d’une foi est toujours resté un pôle d’attraction religieux et messianique, mais n’a jamais constitué une patrie nationale où il fallait retourner ». Les intellectuels sionistes ont construit une catégorie mentale fondatrice «exil» pour d’une part créer les bases a-historiques d’une entité laïque définissant les juifs comme peuple et nation depuis la destruction du premier temple, et refuser toute projection collective dans les espaces territoriaux où vivaient réellement les juifs et particulier ceux que l’auteur nomme les « juifs du peuple yiddish ».

L’utilisation du terme hébreu « Alya » (montée) pour désigner l’immigration (terme refusé par les sionistes) en Israël montre « que celui qui l’emploie est adepte d’une croyance traditionnelle sanctifiant ce territoire, ou bien qu’il s’agit d’un homme porteur d’un mythe national spécifique, conférant au lieu de sa réalisation la particularité de dominer tous les autres

Concernant « Eretz Israël » dénomination que l’auteur assimile à une catégorie pseudo-géographique, faut-il, après avoir rappeler que s’il est fréquent de nommer des pays du nom des peuples qui les occupent (ou de nommer des peuples du nom des territoires sur lesquels ils vivent), il est pour le moins inhabituel de nommer des territoires du nom de populations qui n’y vivent plus dans le présent mais y auraient séjourné il y a deux mille ans.

Un exemple de déconstruction particulièrement éloquent est celui d’un événement « Praot tarpat : les pogroms de l’an 5689 ».

La traduction française du texte : « H. N. Bialik (un grand poète) a quitté l’exil et est monté vers la Terre d’Israël quelques années avant les pogroms de l’an 5689 », dans une utilisation plus universelle de la langue pourrait être « Bialik a quitté son pays natal et a émigré en Palestine mandataire avant 1929, année durant laquelle éclata une vague d’émeutes et d’opposition violente à la poursuite de la colonisation sioniste ». Cet exemple nous montre toute le poids de la langue comme vecteur idéologique.

Ces interrogations débouchent sur la mise en cause des mythes fondateurs de l’Etat d’Israël : peuple déraciné par la force, peuple-race errant de par le monde et recherchant un asile.

Fait suite une analyse détaillé des « clercs israéliens » face à la guerre du Golfe qui ouvre sur une réflexion globale sur la place de l’intellectuel dans les sociétés actuelles.

Le dernier chapitre explore les raisons du développement des nouveaux historiens et nouveaux sociologues. La société israélienne est aujourd’hui confrontée à un processus de sécularisation et de banalisation, loin de la mythologie.

Un livre décapant préfacé par Pierre Vidal Naquet, qui permet de mieux comprendre la construction du sionisme juif et de lui confronter « le peuple yiddish » et surtout aujourd’hui la nation israélienne, prélude (de ce coté de la frontière) à « une conceptualisation plus universelle » de l’histoire, de la nation et donc des autres.

Shlomo Sand : Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël

Fayard, Paris 2006, 316 pages, 20 euros, réédition en Champs Flammarion

Didier Epsztajn

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