Actualité des possibles

Ce livre a l’ambition d’éclairer la longue décennie, 1967-1981, au cours de laquelle, selon une expression empruntée à Adolfo Gilly, le monde a cheminé aux « frontières de la rupture » (Gilly, 1993). Les textes réunis dans cet ouvrage dressent un panorama des bouleversements qui ont marqué ce temps. Et, pourquoi le cacher, nous avons aussi voulu restituer l’atmosphère d’une époque où des protagonistes – dont nous sommes – avaient la sensation grisante de participer à la « marche de l’histoire » et de contribuer à donner « au monde » les coups d’épaules, les impulsions capables d’influencer son cours. Nous avons voulu aussi donner à voir, même partiellement, la « grande peur » des possédants et les possibles non advenus.

L’objet de notre travail, le fil conducteur de notre démarche, est de présenter les événements, les grèves et les mouvements émergents, les débats et les controverses, les brèches du système et les mobilisations qui s’y sont engouffrées et qui ont modifié l’ordre des choses. Nous avons voulu aussi esquisser un point de vue, inscrit dans une histoire du présent. Il est à peu près certain que les mandarins et les faiseurs d’opinions toutes faites dédaigneront notre approche en nous déniant toute qualification à mener à bien un tel travail, d’abord parce que nous y assumons le fait d’avoir été de ceux et celles qui ont tenté de contribuer au franchissement de cette frontière, ensuite parce que nous ne sommes pas issu-e-s du sérail de ceux qui établissent les vérités. Universitaires ou pas, diplômé-e-s ou non, chercheurs ou chercheuses de la nouvelle génération, ceux et celles qui ont contribué à ce livre sont – risquons le mot – « engagé-e-s ». Les articles livrés ici sont donc le produit d’un perpétuel va-et-vient entre réflexion et action, d’auteur-e-s soucieux-ses, à chaque étape de leurs engagements, d’avoir les pieds sur terre, les mains dans le cambouis et la tête dans les nuages.

Enfin, le temps passant, nous avons voulu cet ouvrage comme une sorte de passage de témoins. C’est une dimension importante de nos engagements d’aujourd’hui, nous qui sommes sans doute, comme l’a si bien dit Benjamin Stora, « La dernière génération d’Octobre » que de servir de lien entre les générations qui nous ont précédés et qui ont tenu bon contre vents et marées quand il était « minuit dans le siècle » et la jeune génération qui se lève contre le nouvel ordre mondial en cherchant à renouer les fils de l’émancipation.

Il y a quarante ans déjà que l’offensive du Têt au Vietnam et l’appel du Che à créer « Deux, trois, plusieurs Vietnam » nous transmettaient l’extraordinaire nouvelle, selon mes mots d’Eduardo Galeano : « Les envahisseurs ne sont pas immortels. »

Il est grand temps de rappeler que cette longue décennie n’a pas été uniquement celle des illusions, même si elles étaient largement présentes, mais profondément celle de l’agir individuel et collectif et celle de possibles, même s’ils ne sont pas advenus. Tout nous a semblé effectivement possible au cours de cette période, et malgré le temps passé et les retours critiques que nous nous efforçons en permanence de mener à bien, nous persistons à penser que tout était possible. Un « tout » qui n’implique évidemment pas la totalité (comme par exemple l’illusion d’un « grand soir » balayant la réalité), mais qui indique la présence de bifurcations, de croisements, d’autres présents toujours en filigrane, et toujours à déceler, à saisir et à construire.

Écrire ne se résume pas à « conter » des événements, à présenter l’histoire des « vainqueurs », mais implique de mettre en lumière, selon les mots d’Ernst Bloch, le « non encore advenu » (1991) qui éclaire les ténèbres de l’immédiat. Raconter cette histoire, c’est jeter un regard par-delà l’épaule des « défaits », de ceux et celles justement que l’histoire oublie ou dédaigne. Nous userons donc du tout est possible pour insister sur une idée forte : le monde n’est jamais réductible à ce qu’il est advenu.

Et puisque tout a été possible, tout redeviendra possible… L’ambition de ce livre est aussi de contribuer à faire refleurir la « gerbe des possibles » qu’évoque Henri Lefebvre dans son œuvre.

Ondes de choc…

Tout a été possible dans un monde partagé en deux camps – certes opposés, mais comme s’opposent les deux pôles du même aimant, comme des étoiles jumelles. Rappelons-le, aucun de ces « camps » n’était le nôtre. Pas plus celui que nous combattions de l’intérieur que l’« autre », celui né de l’incomplétude, de la dégénérescence et de la défaite des « dix jours qui ébranlèrent le monde ».

Les années 1950 et 1960 ayant été celles de la lutte des peuples pour leur émancipation nationale contre les puissances coloniales, cette dimension ne pouvait qu’être encore présente dans les processus de radicalisation de la jeunesse à l’échelle internationale. L’Algérie n’est pas loin quand, à partir de la fin des années 1960 et jusqu’en 1975, l’impact de la guerre menée par l’armée des États-Unis contre le peuple vietnamien aura eu un effet de souffle considérable dans les citadelles impérialistes, sur les campus bien entendu, mais aussi dans le mouvement syndical et dans l’armée même de la « superpuissance » américaine.

Il y eut au cours de cette longue décennie, ici et là et partout à la fois, une critique-pratique des mœurs et de la morale établie, une remise en cause des rapports sociaux genrés et des hiérarchies « naturelles », il y eut des grèves sauvages contre le despotisme d’usine, des livrets militaires brûlés, des batailles pour les droits civiques et les libertés démocratiques. L’insoumission et la subversion empruntaient des routes sinueuses et diverses et bousculaient l’ordre établi  en révélant les libertés inabouties ou en apparence inaccessibles mais à portée de main.

La solidarité avec le peuple vietnamien elle-même fut bousculée par le souffle venu des rizières d’Extrême-Orient. Elle sépara celles et ceux qui se mobilisaient pour la victoire des maquisards vietnamiens de ceux qui ne mettaient en avant que l’objectif de « paix en Indochine ». Divergence qui peut sembler futile à quarante années de distance mais ce fossé nous séparait des courants communistes plus ou moins inféodés à l’URSS et attachés au statu quo mondial négocié à Yalta.

Tandis que certains avaient les yeux de Chimène pour la Chine maoïste et maintenaient plus ou moins des références à Staline, une onde de choc parcourait l’« autre » camp. Le socialisme « nié », « déformé », « trahi », « dégénéré » de l’Est tentait de prendre un « visage humain » avec le printemps praguois. Une aile importante d’un parti communiste tentait d’initier une rupture démocratique et, douze années après Budapest, un autre possible se levait. Les chars du pacte de Yalta (pardon, du pacte de Varsovie !) n’allaient pas tarder à normaliser l’espérance. Sous l’apparence de la glaciation et du durcissement, l’édifice du bloc soviétique se lézardait un peu plus. Le soutien à la dissidence sera l’occasion d’une collaboration renouvelée entre « gauchistes-Marcellin » (Expression utilisée par le PCF pour désigner les organisations de la gauche révolutionnaire après 1968. Raymond Marcellin fut ministre de l’intérieur du 31 mai 1968 au 27 février 1974) et opposants communistes.

Autre onde de choc, la chute des dictatures en Espagne, au Portugal et en Grèce. Avec, au Portugal, une authentique révolution, commencée de manière inédite et dont l’essor réactualisait là encore les possibles. Les travailleurs, les paysans, les femmes et les soldats portugais construisirent les premières arches des ponts nécessaires pour franchir la frontière, entre présent et futur, ouvrant les fenêtres d’un possible coloré de multiples œillets. Possible, comme le comprirent les milliers de militant-e-s venu-e-s des quatre coins du monde pour participer à la dernière révolution européenne du court 20e siècle. Possible encore, comme le comprit Washington qui dépêcha à Lisbonne les hommes qui avaient été en poste à Santiago du Chili et un ambassadeur qui avait été impliqué dans l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo ex-belge.

À Paris, Santiago, Berkeley, Berlin, Buenos-Aires, Prague, Amsterdam, Mexico, Madrid, Varsovie, Lisbonne, Athènes et ailleurs, rébellions, révoltes et révolutions, se répondaient, s’enrichissaient et s’entraînaient mutuellement. Il ne se passait rien (ou presque) en ce temps-là qui ne fut « politique » et qui ne donnait pas un sens mondial au moindre des gestes défiant l’ordre établi. Deux « anecdotes » olympiques sont là pour en témoigner : les échos des poings tendus gantés de noir des athlètes afro-américains à Mexico et de la victoire de la Tchécoslovaquie sur l’URSS en finale de hockey sur glace parcouraient la planète comme un défi au pouvoir.

L’onde de choc parcourt aussi longuement et profondément l’Italie où le Mai est rampant et l’automne chaud. La contestation touche les usines, l’université et les villes et met en avant l’aspiration au contrôle social sur les processus de production et sur la vie en société. On y assiste à une « véritable prise d’assaut » des pouvoirs dans toute la société italienne Dans les entreprises, les salarié-e-s élisent des délégué-e-s de département et des commissions d’usine. Les structures syndicales traditionnelles percutées et transformées adoptent un fonctionnement plus démocratique et élargissent leurs champs d’action. Ces luttes laissèrent des marques profondes, ferments de développements possibles. Comme en France, le poids du passé et l’absence de stratégies crédibles susceptibles de convaincre des majorités de salarié-e-s, ne permirent pas d’opposer une autre logique à l’ordre existant. C’était pourtant, possible !

… et retours de manivelle

Tout a été possible. Un « socialisme à visage humain » à Prague et son écrasement par les chars « soviétiques ». Ici un Parti communiste français (PCF) qui appréciait le bilan « globalement positif  » (Rapport introductif de Georges Marchais au 23e congrès du PCF ,publié dans L’Humanité le 9 mars 1978) de l’URSS brejnévienne, là-bas la majorité d’un parti communiste « rebelle » agissant pour la démocratisation, l’indépendance et appuyant les conseils d’usines. Une défaite du Babylone américain dans les rizières d’Extrême-Orient et le génocide khmer rouge. L’idée d’une République autogérée en Pologne et l’état de guerre du général Jaruzelski. Un pouvoir populaire au Chili et le coup d’État du général ITT-CIA. Une révolution des œillets à Lisbonne ouverte par les chars de l’armée et un retour à l’ordre par la vertu d’un parti de gauche. L’écrasement du printemps praguois et de la liberté polonaise et la chute tant espérée du mur de Berlin.

Tout a été possible, la plage et la grève générale sous les pavés, et enfin à Paris, la victoire, treize années plus tard, d’une certaine gauche qui, loin d’ouvrir une période de transformation sociale, sera celle des capitulations, des adaptations et des renoncements. Tout a été possible et nous avons cheminé sur cette frontière tout à la fois floue et nette séparant le vieux monde des utopies concrètes et émancipatrices.

Au centre du possible, en France, il nous faut, toujours et encore, faire ressurgir, parce qu’oublié par les uns et dénié par les autres, le Mai des prolétaires. Cet événement historique unifie les divers mouvements de rébellion par-delà leur diversité. La « grande peur » des politiciens bourgeois, que nous évoquions, vient de là. De leur propre aveu, « ils » ont perdu le contrôle quelques jours. Édouard Balladur, encore récemment, avouait avec une certaine candeur que même l’article 16 de la Constitution n’aurait pas servi à grand-chose… faute de pouvoir être appliqué ! Quant à Jacques Chirac, il a raconté que lui et d’autres commis voyageurs de la bourgeoisie avaient été réduits, l’espace de quelques jours, à discuter de futilités propres à leur monde : la chasse et le cigare. Ce fut un temps court, très court, évidemment… Un instant « magique » qu’il eut fallu saisir pour pousser l’avantage…

L’histoire ne se déroule pas telle une bande de papier. Des événements passés peuvent être relus, éclairés des feux du présent, comme signes de possibles, bifurcations plausibles et espaces ouverts. La grève fut générale et le général s’en fut Baden-Baden s’assurer de la fidélité des armées. Mais rien – ou si peu – ne fut fait pour centraliser les actions, pour tenter de tracer, un tant soit peu unitairement, une alternative politique, pour passer de la grève passive à la grève active, pour faire partout ce qui s’est fait à Nantes, pour transformer en force matérielle la déclaration du 16 mai de la CFDT : « Substituer des structures démocratiques à base d’autogestion » au pouvoir patronal et politique.

Le poids du passé au présent

Quand Mai déferle sur le pays, les fonctionnements syndicaux, les revendications, les formes de luttes et la culture politique sont encore profondément marqués, dans le syndicalisme majoritaire (CGT), par la ligne du PCF : division des tâches entre syndicat et parti, inféodation au parti, pratiques antidémocratiques, centrage sur une mythique classe ouvrière blanche, mâle et métallurgiste qualifiée de la région parisienne, et enfin, last but not least, ancrage dans le stalinisme. Même si cette chape de plomb n’avait pas totalement recouvert l’existence d’un syndicalisme d’action (syndicalisme révolutionnaire) et indépendant (charte d’Amiens), il faudra encore attendre quelques années pour que la secousse de 68 brise la domination du « communisme à la française » sur le mouvement syndical.

C’est au cours de la décennie suivante qu’émergeront des luttes et des formes organisationnelles plus adéquates reflétant l’irruption de nouvelles couches salariées : femmes, immigrés, techniciens, OS, etc. Il y a eu une fois encore discordances des temps, du futur possible et du poids des passés, sans oublier les orientations politiques diverses qui facilitèrent ou découragèrent la coordination des énergies, l’expression de revendications à vocation unitaire et unifiante, les nécessaires nouvelles organisations à inventer.

Nous sommes encore aujourd’hui dans un long entre-deux – sans doute l’étions-nous déjà à l’époque –, un entre-deux où nous avons cherché à la fois à renouer le fil avec la tradition révolutionnaire historique et à nous en dégager. Il nous fallait nous réapproprier l’ancien mais également nous saisir du nouveau et de l’inconnu pour tenter de forger les nouveaux outils nécessaires à l’émancipation humaine.

D’une certaine manière, aucune des forces – à des degrés divers, évidemment – se réclamant de la transformation radicale de la société n’a été à même de comprendre et d’interpréter les modifications du système capitaliste et les nécessaires réorientations théoriques nécessaires à l’actualité de la question révolutionnaire. Toutes ces modifications se sont traduites par de nouvelles formes de luttes qui durent s’imposer, non seulement contre l’appareil d’État ou le patronat, mais aussi contre leur non prise en compte par le mouvement ouvrier traditionnel, voire contre une partie de la gauche révolutionnaire. À leur « décharge », il convient de rappeler le terrible poids de l’héritage stalinien.

Le monde a changé de base

Ainsi que l’écrivait Adolfo Gilly (1993), le monde a cheminé au bord de la rupture, mais celle-ci n’a pas eu lieu. Possible et nécessaire, elle n’a pas eu lieu et il faut en comprendre les causes et reprendre les questionnements à la racine. Certaines conditions politiques, sociales, culturelles, technologiques étaient pourtant réunies. Elles le sont d’ailleurs plus que jamais, mais c’est une autre histoire, un autre livre…

Le monde semble avoir tellement changé en quarante ans qu’on pourrait croire que rien de ce qui se disait en ce temps-là ne peut plus concerner celui que nous connaissons aujourd’hui. Et pourtant, sous les archaïsmes d’hier pointaient déjà les questions (et certaines des réponses) d’aujourd’hui. Un livre, au moins, en témoigne, à la fois par son contenu et symboliquement par son acte de naissance. Publié à Prague en 1966 sous la plume de Radovan Richta et en 1969 à Paris, La Civilisation au carrefour nous indiquait précisément les possibles, à l’Est comme à l’Ouest : « Une société de consommation de masse [qui] se heurte elle-même au dilemme insoluble et aux limites internes de cette consommation. Satisfaire en priorité les besoins du développement humain est, semble-t-il, hors de portée de ce système. Poursuivre ce chemin équivaut à faire de la “production pour la production” rationalisée une “consommation pour la consommation” irrationnelle. Au milieu d’un progrès technique rapide, le système de consommation […] suggère tout un système de besoins insensés. […] L’homme dans ces conditions devient esclave de sa consommation et ne fait de son activité que le moyen de la satisfaire. […] Au fur et à mesure que nous nos avançons dans le siècle, on voit s’accélérer et s’élargir le processus d’intervention des hommes dans les conditions matérielles, écologiques, végétatives, biotiques, climatiques de leur milieu et grandir, parallèlement, la consternation devant le “monde produit par l’homme”. Le progrès de la technicisation du monde apparaît déjà en ce sens généralement comme irréversible. Le milieu de vie artificiel se généralise, pénètre peu à peu tous les refuges naturels primitifs. On ne sait où s’évader. […] Si la croissance actuelle ne s’infléchit pas favorablement, il suffira de quelques décennies pour que la dévastation de la nature soit totale. Seule une politique judicieuse, appliquée avec esprit de suite, de protection de la nature […] pourra enrayer efficacement le processus de dévastation de la nature. »

La révolution technique et scientifique, poursuit Radovan Richta, est porteuse de multiples possibilités, de « temps disponible » et de travail réorganisé « grâce à l’utilisation de nouveaux principes de transmission et de conservation de l’information […]. Dans chaque foyer un calculateur connecté à une immense centrale d’information et d’éducation, cette nouvelle technique constituera un moyen d’accéder, à tout moment, à n’importe quelle information, de savoir sans cesse tout sur tout ». Rappelons-nous, nous sommes à Prague en 1966, le printemps s’ébroue lentement tandis que partout bruisse la rébellion : « Le socialisme ne saurait triompher, si les avantages que présente sa structure sociale, débarrassée de l’antagonisme de classe, ne se manifestait pas dans une ouverture et une sensibilité particulières à l’égard des nouvelles dimensions du progrès de la civilisation […]. Une orientation nouvelle, originale, du développement des forces productives s’impose. […] Ouvrir la voie à la transformation générale du travail humain est devenu le problème cardinal des révolutions contemporaines et la mission civilisatrice propre au socialisme. »

En ce début du 21e siècle, si l’enfer du « socialisme » réellement existant s’est évanoui – il nous faudra réévaluer les causes de cette construction assassine de l’émancipation –, la perspective de l’après-capitalisme reste cependant désespérément abstraite et blessée.

Les textes que nous avons réunis dans cette contribution à l’histoire de notre temps sont là pour en témoigner, le monde changeait de base et une course de vitesse était engagée. « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », pouvait-on lire sur les murs du Quartier latin. Manifestement, le vieux monde a couru plus vite que nous et nous a rattrapés. Si certains de ses fondements ont été sapés, notre incapacité à franchir la frontière de la rupture a laissé les mains libres à l’ennemi pour subvertir notre « propre subversion » et repartir à l’offensive, pour rétablir l’ordre, la loi de l’extraction de la plus-value et établir le nouvel ordre/désordre mondial.

Et pourtant : « Ébranlé, le monde tel qu’il était a multiplié les concessions pour sauver l’essentiel avant de rétablir l’ordre de choses et de repartir à l’offensive. Tout a changé, mais tout est resté en l’état. […] Nous pouvons appeler ce cycle une modernisation de longue durée, même au risque que le terme ne se dilue dans l’étendue de l’acception que nous voulons lui donner. Un cycle dans lequel les rébellions – sociales, démocratiques, raciales, culturelles, des jeunes – imposèrent des changements à l’ordre établi qui ne pouvaient se faire contre lui qu’au travers de processus de rupture. Mais ces mêmes changements, une fois les ruptures apaisées, se sont révélés indispensables pour dissoudre ou abolir les entraves archaïques et permettre ainsi une nouvelle phase d’expansion du capital, laquelle était mûre du point de vue des connaissances et de la technologie mais pas encore du point de vue des rapports sociaux » (Gilly, 1993).

Malgré les défaites et les désillusions, malgré les erreurs et les dogmatismes, vouloir réduire la longue décennie de braise à une « révolte culturelle », à un monôme violent entre Boul’mich et Gay-Lussac, à un mouvement d’adaptation du capital ou encore à une sorte d’ébrouement contre les archaïsmes est pur tour de passe-passe. Peut-on en effet « parler » de Mai 68 de manière pertinente sans prendre en compte un temps plus long que celui des « événements » et une géographie plus large que la Sorbonne ou même l’Hexagone ?

Le présent futur

Aujourd’hui, pour la France bien-pensante, Mai 68 est responsable de tout. Pour Nicolas Sarkozy, les héritiers de Mai 68 ont « imposé l’idée que tout se valait, qu’il n’y avait donc désormais aucune différence entre le Bien et le Mal, aucune différence entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid. Ils avaient cherché à faire croire que l’élève valait le maître […], qu’il n’y avait plus de valeurs, plus de hiérarchie […]. Dans cette élection, il s’agit de savoir si l’héritage de Mai 68 doit être perpétué ou s’il doit être liquidé une bonne fois pour toutes ». Chacun aura compris qu’il leur faut encore exorciser leur frayeur (d’un possible recommencement), justifier leur conception du monde et leur guerre contre les acquis sociaux et démocratiques.

Pour d’autres, la mémoire obscurcie par les renoncements et les repentances, il ne s’agirait que d’une fête étudiante, révélatrice des blocages esthétiques de la société de la fin des années 1960. Il est paradoxal que la droite semble parfois mieux comprendre les dimensions des années 68 que certains historiens et intellectuels. Notre anniversaire de Mai 68 n’est donc pas celui d’une commémoration, ou d’un rappel nostalgique, mais celui de l’actualité sociale et politique.

Post-scriptum

Ce livre, pluriel, est forcément incomplet. Nous l’aurions voulu plus fourni, plus exhaustif. De nombreuses questions n’ont pu être traitées. Non pas que nous les ayons oubliées ou négligées, mais faute de place ou faute d’auteur‑e disponible. À quoi bon les énumérer ? Les manques sont béants et chacun‑e pourra les reconnaître. Ce livre n’est donc, lui aussi, qu’un début… Que mille livres s’épanouissent…

Faute de place, nous avons aussi écarté l’idée d’accompagner chacune des entrées de documents de l’époque illustrant les propos des auteur-e‑s. Nous espérons pouvoir renvoyer, pour de tels textes à un site Internet à construire. Un tel site ne pourrait, d’ailleurs, qu’être le fruit d’une collaboration internationale et pluraliste. L’appel international « Mai 68, ce n’est toujours qu’un début… » pourrait en être le maître d’œuvre (Cet appel international a été lancé à l’initiative de maisons d’éditions, de journaux, de revues, d’instituts et de militant-e-s. La liste peut en être consultée sur le site <www.mai-68.org/>. Le texte de l’appel se trouve en fin d’ouvrage).

Enfin, il nous faut expliquer pourquoi les trois coordonnateurs n’ont pas signé une introduction commune, mais un avant-propos de Didier Epsztajn et de Patrick Silberstein et une introduction d’Antoine Artous. Il serait facile d’y voir une divergence, elles n’ont en effet pas manqué de (re)surgir tout au long de ces dix-huit mois de travail, mais la réalité est bien plus banale. À la fin de l’été 2007, au moment où nous commencions à discuter de l’introduction collective souhaitée, Antoine Artous, Toni pour ses proches, qui en avait rédigé l’avant-projet, a été frappé par une redoutable et brutale maladie. Il ne nous fut donc pas possible d’élaborer un texte commun, nécessairement fruit de discussions, d’échanges, d’allers et retours, de confrontations, de coups de gueule aussi, comme nous l’avons fait tout au long de la mise en œuvre de cette « encyclopédie de la contestation ». Au moment où nous mettons sous presse, Toni se rétablit doucement et nous espérons que nous reprendrons très vite la dispute.

Il n’y a pas d’histoire close, tout sera à nouveau possible.

Didier Epsztajn et Patrick Silberstein

Textes cités : Ernst Bloch, Le Principe espérance (Paris, Gallimard, 1991) Adolfo Gilly, < www.syllepse.net_images/divers/68Gilly.pdf >. Article paru en 1993 dans la revue mexicaine Nexos

Radovan Richta, La Civilisation au carrefour, Paris, Anthropos, 1969.

Un avant propos à : La France des années 1968, dirigé par Antoine Artous, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein (Syllepse Paris 2008)

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