Réalité et imaginaire collectif

Comme le rappelle, Stéfanie Prezioso, dans sa présentation du livre « Entre stigmatisation des partisans de l’idéologie mortifère de Staline, ou des artisans d’une violence révolutionnaire indiscriminée, et la glorification des héros romantiques, dernières incarnations de l’internationalisme prolétarien avant qu’il ne soit vraiment minuit dans le siècle, les volontaires n’ont cessé d’occuper une place centrale dans l’imaginaire collectif européen. »

Jean Batou dans un texte « Spectre de la révolution et menace de guerre, les années 1933-1937 dans le monde » retrace le cadre de cette révolution espagnole trop souvent réduite à l’affrontement entre démocratie républicaine et fascisme. Il peut alors introduire l’intervention de ceux d’en bas« L’engouement saisissant de dizaines de milliers d’hommes pour les Brigades internationales renvoie d’ailleurs clairement au caractère étroitement imbriqué de la contestation sociale à l’échelle mondiale, dont le caractère massif et incontrôlable fait si peur aux conservateurs britanniques, français et américains, comme aux responsables nazis et aux dirigeants staliniens »sans oublier qu’après la victoire des fascismes en Italie et en Allemagne « La lutte armée des travailleurs d’Espagne contre le putsch de Franco constitue un exemple et une occasion de revanche aux yeux des militants italiens et allemands vaincus sans avoir pu livrer bataille. »

Le livre est divisé en sept parties.

« Mise en place des Brigades internationale et engagement du Komintern »

Pierre Broué analyse la politique de l’Internationale communiste (IC), l’encadrement des brigades et la répression contre les anarchistes et les poumistes. Au delà des analyses et des jugements que l’on peut porter sur les politiques des partis communistes et de Moscou, il convient cependant de ne pas les confondre avec les engagements des brigadistes « Ces compromissions d’appareils ne portent nulle atteinte à l’intégrité des interbrigadistes ordinaires qui ont été tenus en général à l’écart de ces fâcheux agissements, surtout des crimes, auxquels leur élite, sans qu’ils le sachent, servait de couvertures et de caution ».

D’autres contributions traitent des différents partis communistes, PCF (dont les consignes de recrutement et les incitations au volontariat), le parti communiste italien (PCI), ce que nous apprennent les archives de Moscou sur Marty, Vidal et Kleber et sur les actions du Komintern, des réseaux clandestins de fourniture en armes de la République espagnole (dont le rôle de la Banque commerciale pour l’Europe du Nord et de France-Navigation, émanations de l’IC).

« Regards espagnols sur les Brigades internationales »

Antonio Elorza analyse l’image « brisée » des brigadistes dans la révision actuelle de l’histoire et rend leur place au POUM et à la CNT-FAI. Les autres textes traitent des rapports entre brigades et armée populaire, de l’organisation démocratique et non hiérarchique des milices puis de leur dissolution, des milices du POUM et des anarchistes.

Les chapitres « Volontaires étrangers hors des Brigades (milices et activités de soutien) », « Approche sociologique comparative des groupes de volontaires étrangers » et « Contribution des exilés et émigrés de l’Europe des dictatures et du Japon » analysent les caractéristiques sociales et politiques des volontaires issus de France, de Belgique, de Suisse, du Luxembourg, du Canada, du bataillon Abraham-Lincoln, des autrichiens, des allemands, du groupe Giustizia-e-Libertà italien, des hongrois, des yougoslaves et des japonais.

Une courte partie traite du « Le combat des femmes ». Les études sur ce sujet sont peu nombreuses. Magdalena Rosende souligne cependant les riches enseignements que l’on peut tirer de la mobilisation féminine internationale en Espagne tant du point de la guerre d’Espagne que sur la division du travail entre les sexes. « Premièrement, elle montre que toute recherche sur la situation des femmes oblige à adopter une perspective en termes de rapports sociaux de sexe. La définition de la féminité ne prend en effet de sens qu’en rapport avec la définition de la masculinité. Quand bien même des femmes investissent des espaces et des domaines masculins, on ne saurait parler de mixité, d’effacement des inégalités entre sexes, les rapports de domination demeurent. Les expériences s’inscrivent dans une double dynamique de changement. »

La dernière partie évoque les « Solidarités des opprimés » avec les volontaires latino-américains, la participation militaires des maghrébins (dans le cadre de refus, des Fronts populaires en France et en Espagne, de reconnaître leurs droits à l’autodétermination et à l’indépendance, la place des afro-américains, des chinois et des autres volontaires asiatiques.

Un livre magnifique qui nous permet à la fois de comprendre « qui étaient ces hommes et ces femmes ? », « les fondements politiques et sociaux de la solidarité internationale, dont l’engagement des volontaires représente la pointe avancée », de « déconstruire les mythes » et de réaffirmer que « quoi qu’aient pu dire les cadres de l’Internationale communiste, les brigadistes, tout comme les miliciens, ont bien participé à une révolution en marche ».

A l’heure des réécritures de l’histoire, de la négation des luttes, il convient avec Jean Batou, de réévaluer que « L’exemple vivant d’une lutte ouvrière armée contre les forces de la contre-révolution nationale et internationale, débouchant sur une vaste expérience de collectivisation industrielle et rurale, entre en résonance avec les principaux combats des opprimés à l’échelle internationale. »

Sous la direction de Stéfanie Prezioso, Jean Batou et Ami-Jacques Rapin : Tant pis si la lutte est cruelle. Volontaires internationaux contre Franco

Editions Syllepse, Paris 2008, 558 pages, 30 euros

Didier Epsztajn

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