Polars, jazz… Splendeurs et misères du 20e siècle

 Une nouvelle traduction, de manière générale, incite à une relecture, à un voyage sur les terres de Freud pratiquant l’inquiétante familiarité. L’inquiétude pour Dashiell Hammett – le créateur du polar – est plus épaisse encore  (Qu’il ne faut pas confondre avec le roman policier qui connaît plusieurs représentations, de l’origine « L’assassinat de la rue Monge » d’Edgar Allan Poe à l’historique qui fait florès actuellement en passant par les énigmes en chambre faisant appel à la perspicacité du détective type Hercule Poirot. Comme le notait Raymond Chandler, le deuxième créateur du genre dans ces mêmes années de l’entre-deux-guerres, Hammett remettait le crime entre les mains d’assassins… Il passait dans la rue et quittait les salons.)

. Les premières traductions eurent lieu dans « La Série Noire », crée, en 1947, par Marcel Duhamel pour refléter l’air de ce temps là. Elle le respirait et le faisait sentir. Autant dire que les traducteurs étaient des auteurs à part entière. Ils adaptaient ces romans « noirs », pour décrire ces années d’après seconde guerre mondiale. Les pastiches explosèrent. A commencer par Peter Cheney – un britannique – mettant en scène un agent du FBI, Lemmy Caution et James Hadley Chase, un autre britannique, racontant les Etats-Unis cartes à la main sans quitter son pays natal. Boris Vian (Boris Vian et Raymond Chandler mourront tous deux en cette année 1959 !)  lui aussi participera de cette grande œuvre. « Le grand sommeil » issu d’un superbe roman de Raymond Chandler « The Big Sleep » sera de son style. Il se demandera, à juste raison, s’il n’était pas possible de créer l’auteur dont on offre la traduction française et Vernon Sullivan naîtra comme le scandale autour de « J’irai cracher sur vos tombes ». Autant dire qu’il faut lire la Série Noire de ce temps comme un témoignage – intéressant littérairement et sociologiquement – de l’ambiance par l’intermédiaire du langage utilisé, l’argot en particulier. Les grands auteurs de polar, Hammett, Chandler, McCoy ne l’utiliseront jamais. Redécouvrir ces auteurs, leur style, leur rythme est possible désormais. La Série Noire – celle d’aujourd’hui – nous a d’abord proposé « Moisson Rouge » puis, sous la responsabilité des mêmes traducteurs, Pierre Bondil et Natalie Beunat, l’ensemble des romans de Hammett dans la collection Quarto dont « Le faucon maltais » pour son chef d’œuvre d’entre les chefs d’œuvre. La surprise est totale. C’est un autre rythme, une autre chanson, un battement différent. Le jazz est là, avec son découpage du temps. On avait oublié que Hammett est le contemporain de Scott Fitzgerald et de son âge du jazz, de Hemingway – dont il a subi l’influence – et de Dos Passos. Il se compare à ces grands littérateurs, reconnus comme tels.s . Comme Dos Passos, il sera membre du Parti Communiste Américain ce qui lui vaudra les foudres de McCarthy. Il sera emprisonné dans ces années 50 à plusieurs reprises pour refus de parler et de livrer ses complices. Il n’était que l’ombre du grand auteur qu’il avait été. A la fin des années 30, il ne savait plus écrire. Il dira, avec une lucidité froide, que le contexte avait changé, qu’il ne comprenait plus le monde dans lequel il vivait, qu’il ne pouvait plus raconter des histoires, que ses expériences comme détective chez Pinkerton ne lui servaient plus. Le jazz lui aussi avait changé. Le bebop avait supplanté le « swing ». Charlie Parker, le « Bird », servira d’influence à Jack Kerouac et à la « Beat Generation ».  (Le Seuil nous permet de découvrir – enfin ! – un des auteurs ignorés de cette génération, Herbert Huncke. « Coupable de tout » est un recueil d’histoires qui en disent long sur l’errance de cette génération à la recherche du Graal et ne trouvant, comme les musiciens de jazz, que la drogue. Beat, signifie le battement du jazz mais aussi « battu, foutu », les deux significations se retrouvent à la fois chez Kerouac et Huncke. A découvrir)

Retrouver Hammett, c’est aussi retrouver la jeunesse du cinéma et du jazz. Sans eux, le polar ne pouvait exister. Autodidacte, il utilise ces techniques pour créer un univers. En même temps, il propose de regarder de manière oblique, de ne jamais faire confiance aux apparences. Comme chez Chandler, le détective privé – « Op » pour opérateur dans « Moisson rouge », « je » dans « Sang maudit », Sam Spade puis Nick Charles – sert de révélateur et d’étincelle mettant le feu à la plaine comme il se doit. Chandler décrira aussi ce monde capitaliste – osons le terme – au-delà du fétichisme de la marchandise pour parler comme Marx. Il faut lire Hammett pour prendre conscience de la place du jazz dans la littérature – un anti art majeur du 20e siècle – plus importante qu’on ne l’a prétendu démontrant la place centrale que joue cette musique dans la compréhension de toute cette période. Les révolutions esthétiques du jazz scandent toute cette Histoire. Hammett – Dashiell provient du nom de sa mère et de ses origines françaises dont elle était fière – a une grande descendance de Chandler à Manchette en passant par tous les autres. Sa trace est encore visible dans la plupart des romans d’aujourd’hui qu’ils soient classés ou non dans le genre. Cette édition prend une place singulière. Elle sera de référence pour approcher de plus près les mondes d’un auteur et d’une littérature considérés comme mineurs.

Dashiell Hammett : Romans. Moisson rouge, Sand maudit, Le Faucon maltais, La Clé de verre, L’Introuvable

Nnouvelle traduction de P. Bondil et N. Beunat, précédé d’une biographie de l’auteur, Quarto/Gallimard, 1064 p., 27,50 euros.

Nicolas Bénies

Une réponse à “Polars, jazz… Splendeurs et misères du 20e siècle

  1. Merci pour cet article. A votre disposition pour répondre à d’éventuelles questions.
    Pierre Bondil

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