Ne pas effacer ce qui fut, sortir des tribus et reconstruire des alliances

Cet ouvrage fait suite à des rencontres (mai 2004) à la Sorbonne et à l’Institut du monde arabe.

Les auteur-e-s rappellent que « Le dialogue ne consiste pas à effacer ce qui fut, mais à le considérer avec distanciation et à cerner précisément ses rapports avec notre vécu actuel, pour forcer des portes, pour créer des passerelles, parfois sans indulgence, mais avec espoir. ».

Il faut constater qu’une forte majorité de juifs et de musulmans (j’utilise les minuscules sans considération des notions de religion, peuple ou nation) en France développent plus ou moins une identification à la lutte du peuple palestinien ou à Israël comme marqueur identitaire. Cet attachement à distance peut être renforcé et déformé par la situation des uns et des autres dans les réalités concrètes présentes et passées.

Des jeunes « musulmans » réagissant « aux maux d’une société bloquée, rigide, fermée au pluralisme, impuissante à remédier au chômage, à la discrimination, à une éducation inégalitaire, au logement ghéttoïsé » et au racisme subit, peuvent s’approprier des stéréotypes antisémites classiques. Leur recherche d’une identité, peut se cristalliser dans une opposition à l’Autre, en l’occurrence le juif (souvent originaire des mêmes contrées qu‘eux et semblant avoir mieux réussi en France).

Une partie des juifs issus des pays arabes et notamment d’Afrique du nord, réécrivent « le passé juif en terre d’islam comme une série continue d’humiliations et de violences ». Cela ne peut que renforcer leur attachement à Israël, refuge imaginaire à l’antisémitisme d’ici et aux souffrances passées ; sans compter l’invention d’un « racisme » musulman d’hier à aujourd’hui.

Les premiers chapitres de ce livre reviennent donc sur l’histoire « plutôt grise » du passé juif en terre d’islam.

Les imprégnations et différenciations purement religieuses entre judaïsme, chrétienté et islam sont analysées et restituées historiquement. Les différentes périodes, lieux et donc relations sont étudiées (par exemple Andalousie, Iraq, Empire ottoman).

Un long développement est consacré au statut juridique (après la conquête arabe) des minorités « protégées » (dhimmi-s) pour les juifs, les chrétiens ou les mazdéens. Ce statut comporte à la fois des droits : liberté d’exercer son culte, latitude de pratiquer différentes professions (« Cette liberté est assortie de plusieurs limites, comme dans le domaine militaire, réservé aux musulmans, et dans la hiérarchie administrative et politique, où les dhimmi-s ne doivent pas occuper des postes de commandement trop élevés les mettant en position de donner des ordres à des musulmans ») et des devoirs : paiement d’un impôt de capitation et loyauté politique et militaire au pouvoir musulman.

Comme les auteur-e-s le soulignent « Ce serait verser dans l’anachronisme que de comparer le statut des minoritaires aux normes actuelles de droits de l’homme. Par rapport au niveau de violence latente au Moyen Age, la vie des communautés juives fut plutôt paisible, davantage en tout cas que sur la rive nord de la Méditerranée. De surcroît, on ne trouve pas en terre d’islam l’équivalent de l’antijudaïsme historique occidental. ».

Reste comme le rappelle Mohammed Harbi que ce statut dans la période précoloniale fut « un régime de subordination assez humiliant et qu’il en est resté des traces extrêmement fortes »

Les ingérences occidentales puis l’occupation coloniale auront des répercutions importantes dans les rapports entre juifs et musulmans (par exemple Décret Cremieux (1870) accordant aux juifs la nationalité française alors que la majorité de la population en sera exclue).

Hors engagement dans des mouvements d’émancipation général (communisme) la très grande majorité des juifs ne se sentiront pas concernés par les nationalismes arabes, d’autant plus que « ces mouvements, dans la plupart des cas, apparurent comme des organisations populaires de défense de l’islam plutôt que comme de véritables mouvement d’émancipation nationale ».

Faut–il aussi rappeler que « la décolonisation fut le principal levier du départ des juifs des pays arabes ».

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux relations entre palestiniens et israéliens avec, entre autre, un très beau texte d’Elias Sanbar « Le sionisme dans le regard du monde arabe » qui termine sur « le sentiment de rage impuissante » qui pourrait à terme se « manifester de la pire des façons ». Il insiste pour nous prenions l’exacte mesure de la gravité de la situation.

Le livre se termine par des extraits de plusieurs débats sur « Les leçons du passé pour comprendre le présent : qu’en est-il aujourd’hui des relations judéo-musulmanes ? » et « Juifs et Arabes : comment après les accords de Genève, dialoguer aujourd’hui en rance sur le conflit israélo-palestinien ? »

La lecture de ce livre peut-être utilement complété par celui de Leila Shahid, Michel Warschawski et Dominique Vidal : « Les banlieues, le Proche-Orient et nous » (Les Editions de l’Atelier 2006) faisant suite à une tournée de débats dans des lycées des banlieues et quartiers périphériques en France.

L’inscription dans des perspectives historiques, la volonté de dépassionner et donc d’asseoir politiquement les ressentis et les colères, la connaissance des faces cachées des réalités juives, musulmanes, israéliennes et palestiniennes, semble être un nécessaire prélude pour agir collectivement sur la situation, ici et là-bas, pour que le «taayoush » (vivre ensemble en arabe) prenne la place des divisions communautaires.

Le rejet de l’autre vit de nos renoncements, de l’absence d’inscription des particularités dans une vision dynamique de l’universel permettant aux un-e-s et aux autres de « sortir des tribus et reconstruire des alliances » en « ne pas restant prisonniers de nos passés ».

 Juifs et musulmans –Une histoire partagée, un dialogue à construire

Ouvrage collectif sous la direction de Esther BENBASSA et Jean-Christophe ATTIAS

La Découverte, Paris 2006, 138 pages, 8 euros

Didier Epsztajn

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