Sujets tabous et mémoire clôturés

La nouvelle édition du livre de Suzanne Citron dans une édition de poche est une très bonne nouvelle.

L’auteure, avec un vrai talent, de conteuse analyse « la mise en scène du passé imaginée au siècle dernier par les historiens libéraux, romantiques puis républicaine ». Elle soumet à une critique rigoureuse le récit linéaire et continu d’une France pré-incarnée dans la Gaule, réintroduit les victimes et les oublié-e-s, n’oublie pas l’esclavage, les conquêtes coloniales, Vichy et la guerre d’Algérie, etc.

L’auteure démonte la construction de la fille ainée de l’Église, les réécritures successives des passés en fonction des présents. De nos ancêtres les gaulois, à la négation des spécificités franques, de la France incréée à ses vocations universalistes, un fil permanent semble tendre une continuité au milieu de ruptures ou d’anachronismes.

De ce point de vue, les manuels scolaires sont révélateurs de l’exposition et des déplacements du mythe national, de l’incapacité d’être parmi les autres, du gommage, des omissions et des mensonges pour construire des fables qui n’ont que peu de rapport avec les aspérités des histoires.

Se réapproprier la construction même de cette histoire est donc un enjeu politique.

Suzanne Citron nous propose une autre vision de l’écriture de l’histoire. « Sans se laisser empêtrer dans la raison d’État, elle n’occulterait pas les dénis qui parsèment l’histoire de France comme celle des autres, ce qui n’a rien à voir avec la repentance. Rompant avec la logique linéaire du même, elle décrypterait dans les processus le différent dans le semblable, le multiple dans l’Un, les convergences et les confrontations entre l’État dans ses figures successives et les Français dans leurs diversités sociales, idéologiques, culturelles. »

L’auteure souhaite aussi une vrai démystification de la Révolution de 1789. « Je continue de penser que la capacité à dépasser la révérence passionnelle et à traiter la Révolution comme un objet historique et non plus comme l’avènement michelétien (de Michelet) reste une nécessité vitale pour une Gauche en quête d’elle-même mais pour une France qui n’a aucune raison de se penser comme le pays des droits de l’homme. »

Comment ne pas partager cette invitation et l’étendre à d’autres révérences passionnelles et d’autres révolutions, et en particulier celles du vingtième siècle ?

Cet ouvrage est passionnant. On pourra bien évidement discuter de tel ou tel point, mais le tout est bien décapant. Pour ceux et celles qui voudrait mieux connaître l’auteure, je signale aussi son autobiographie parue en 2003

Suzanne Citron : Le mythe national, L’histoire de France revisitée

Éditions de l’Atelier, Paris 2008, 351 pages, 11,90 euros

Suzanne Citron : Mes lignes de démarcation, Croyances, utopies, engagements

Éditions Syllepse, Paris 2003, 374 pages, 20 euros

 Didier Epsztajn

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