Abîme entre réalité et représentation

Une précision tout d’abord, j’ai gardé les termes et la graphie, dont les majuscules, utilisés par l’auteur, quel qu’en soit mes appréciations.

* « Les sources palestiniennes montrent clairement que, plusieurs mois avant l’entrée des troupes arabes en Palestine et à une époque où les Britanniques étaient encore responsables du maintien de l’ordre dans le pays – donc avant le 15 mai – les forces juives avaient déjà réussi à expulser par la violence près de 250 000 palestiniens. »

* La création de l’Etat d’Israël est indélébilement lié à la destruction de la Palestine rurale et urbaine « inévitable produit de la volonté idéologique du sionisme d’avoir une population exclusivement juive en Palestine et une réaction à la situation sur le terrain après la décision du cabinet britannique de mettre fin au Mandat.»

* « Une fois la décision prise, il a fallu six mois pour l’appliquer. Quand tout a été fini, près de 800 000 personnes – plus de la moitié de la population indigène de Palestine – avaient été déracinées, 531 villages détruits, 11 quartiers vidés de leurs habitants. Le plan décidé le 10 mars 1948 et surtout mis en œuvre systématique au cours des mois suivants ont été un cas clair et net de ce  »nettoyage ethnique » que le droit international actuel considère comme un crime contre l’humanité. »

* « Pour les Palestiniens, outre le traumatisme, la frustration la plus profonde a été de voir constamment depuis 1948, le comportement criminel de ces hommes si radicalement nié et la souffrance palestinienne si totalement ignorée

Ces extraits de la préface de l’auteur, m’ont semblé nécessaire, d’autant que les mots  »nettoyage ethnique » ne prendront leur sens institutionnel que des années après les faits ici présentés. Il s’agit de faire entendre, d’inscrire au delà des souffrances, la nécessaire conclusion politique de Ilan Pappe: « Autrement dit, je veux plaider pour une refondation de la recherche historique et du débat sur 1948 : le paradigme du nettoyage ethnique doit remplacer celui de la guerre. »

Et l’auteur d’ajouter qu’il désigne les dirigeants politiques qui ont conçu le nettoyage ethnique et les généraux qui l’ont exécutés, sans oublier les terroriste de l’Irgoun et du groupe Stern, « pour humaniser les persécuteurs autant que les victimes. » De même, Ilan Pappe souligne que « le mot Nakba a été adopté, pour des raisons compréhensibles, afin de tenter de contrer le poids moral de la Shoah, l’Holocauste des Juifs. Mais, en se taisant sur l’acteur, il a peut-être contribué aussi à la persistance de la négation par le monde du nettoyage ethnique de la Palestine, en 1948 et depuis. »

L’usage d’un terme pour expliciter des évènements antérieurs à sa création ou validation internationale, reste cependant problématique. L’auteur reviendra dans le premier chapitre de son livre sur le concept de nettoyage ethnique et de sa publicité lors des guerres dans l’ex-Yougoslavie. Mais, au delà de l’anachronisme sémantique, reste une idée forte, déjà exprimée dans son précédent ouvrage (Ilan PAPPE : Une terre pour deux peuples, Histoire de la Palestine moderne, Fayard 2004) « pour qu’une initiative de paix, quelle qu’elle soit, puisse réussir, il faut refermer le chapitre de l’expropriation. »

Je partage totalement le caractère incontournable du dire, de la clarification sémantique, du jugement politique et donc des nécessaires réparations des réalités de 1948, sans préjuger, bien évidemment, de leurs modalités concrètes. La partition de la Palestine fut et reste un déni de droit en regard des attributions de l’ONU. Mais, il convient aussi de caractériser les faits, les actions et les crimes. Agir pour rendre un territoire  »ethniquement » homogène est bien un crime contre l’humanité, sans oublier les crimes de guerres que sont les massacres, les tueries ou les viols.

Ces précisions données, je voudrais sans détailler les différents chapitres de ce livre, ni la longue liste des expulsions, tueries, éradications, présenter quelques points, pour inciter à la réflexion.

Ilan PAPPE reconsidère l’idée d’un état exclusivement juif et souligne que « ce n’était pas seulement dans sa structure sociopolitique que cet Etat devait être exclusivement juif ; il devait l’être aussi dans sa composition ethnique. »

« Les Juifs, qui possédaient moins de 6% de l’ensemble de la superficie foncière de la Palestine et ne constituaient pas plus du tiers de la population, recevaient plus de la moitié du territoire ». Le plan d’expulsion des palestiniens n’est pas né de la confrontation armée, il avait commencé avant la partition et la proclamation de l’Etat d’Israël. D’ailleurs, la direction sioniste déclarait deux mois avant la fin du mandat britannique « qu’elle allait chercher à conquérir le pays et à en expulser la population indigène par la force : c’est le plan Daleth. »

Contrairement à une légende, la survie du nouvel Etat n’a jamais été sérieusement menacée par les  »armées arabes ». Grâce aux livraisons de la Tchécoslovaquie et de l’URSS, l’armée israélienne fut rapidement équipée. Le rôle du parti communiste israélien ne fut pas négligeable dans les transactions. Il convient aussi de se souvenir de cela.

Plus généralement il faut prendre en compte la nature particulière du  »mouvement ouvrier juif » y compris dans ses franges d’extrême gauche, la Histadrout fut plus une instance para-étatique du sionisme qu’un centrale syndicale ouvrière.

S’il ne faut pas occulter une illusoire composante de libération nationale (ce sujet mériterait à lui seul un débat, hors objet du livre), le désir sioniste inclue la volonté de désarabiser la Palestine. Les expulsions ne viennent pas du déroulement aveugle des événements ou des  »contraintes » de la guerre mais d’un choix idéologique. Cette logique touchera plus tard aussi les composantes orientales de la population israélienne.

Non seulement des massacres ont été organisés, mais l’amplification des événements fut assumée pour fragiliser les populations palestiniennes. « A l’époque, la direction juive a annoncé fièrement un nombre élevé de victimes afin de faire de Deir Yassin l’épicentre de la catastrophe – et d’avertir tous les Palestiniens qu’un sort semblable les attendait s’ils refusaient d’abandonner leurs maisons et de s’enfuir. » Aujourd’hui, les historiens chiffrent le nombre des massacrés à 93 personnes.

« C’est pure fabrication de prétendre qu’il y a eu des tentatives juives de persuader les Palestiniens de rester, comme l’affirment encore aujourd’hui le manuels scolaires israéliens. » Par ailleurs, il n’est pas possible de réduire l’expulsion aux seules personnes. Les villages furent détruits, rasés physiquement et éradiqués de la géographie israélienne mais pas des souvenirs des victimes.« La géographie humaine de l’ensemble de la Palestine a été transformée de force. Le caractère arabe des villes a été effacé par la destruction de zones étendues, comme le vaste parc de Jaffa et des centres communautaires à Jérusalem. Ce qui motivait cette transformation, c’est le désir d’effacer l’histoire et la culture d’une nation et de la remplacer par une version fabriquée de l’histoire d’une autre, dont toute trace de la population indigène était élidée. »

Nettoyage pour les uns, occupation pour les autres « Israël a violé des droits fondamentaux comme la liberté de circulation, d’expression et d’égalité devant la loi » : zones interdites, permis spéciaux, barrages routiers, camps de travail, couvre-feux, bouclages de territoire, évacuations de maisons, confiscations de terres et installations de colons. Je rappelle que les terres devenues terres d’état sont interdites à la vente aux « non-juifs ».

L’auteur souligne l’incapacité des israéliens à penser leurs responsabilités dans l’expulsion de 1948 et dans le statut de réfugiés de millions de palestiniens aujourd’hui. Il y a un véritable « mémoricide de la Nakba ».

Si la lecture de ce livre ne permet pas de trouver les réponses politiques émancipatrices, il souligne la nécessaire reconnaissance, de ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler, un nettoyage ethnique.

Je voudrais enfin rendre hommage au parcours d’Ilan Pappé, ancien nouvel historien israélien. Il a su dépasser le point de vue critique israélien, rejoindre la mémoire des palestiniens, faire des victimes le centre d’une relecture de l’histoire et aujourd’hui dénoncer de la nature falsificatrice du sionisme. « Enfin cet ouvrage n’est expressément dédicacé à personne, mais je l’ai écrit d’abord et avant tout pour les Palestiniens victime du nettoyage ethnique de 1948. Beaucoup sont des amis et camarades, beaucoup d’autres sont pour moi des anonymes, mais, depuis que j’ai eu connaissance de la Nakba, je n’ai cessé de porter avec moi leur souffrance, leur perte et leurs espoirs. Ce n’est que quand ils reviendront que je sentirai enfin clos, comme nous le souhaitons tous, le chapitre de la catastrophe, ce qui nous permettra à tous de vivre dans la paix et l’harmonie en Palestine. »

Ilan Pappe : Le nettoyage ethnique de la Palestine

Fayard, Paris 2008, 394 pages, 22 euros

Didier Epsztajn

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