Logiques propres et totalisantes de l’action coloniale

Olivier Le Cour Grandmaison s’est engagé dans une « démarche et une exigence rebelles à l’ordre des savoirs récemment utilisé », et nous livre un texte très dense, illustré de multiples et longues citations de personnalités civiles (en particulier Tocqueville « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes et des troupeaux » et militaires. Les termes employés, la négation de l’autre, la violence non dissimulée, nous montre une société du milieu du XIXème siècle consciente de ces faits et gestes et les revendiquant ouvertement au nom du progrès et de la civilisation. Nous sommes loin du maquillage de l’histoire dans une narration mythique et reconstruite à l’abri des oublis.

Dès l’introduction, l’auteur nous précise que certains mots peuvent être polysémiques (nommant des actes jugés, aujourd’hui, fort éloignés les uns des autres) et qu’il est impératif pour lire les textes cités de s’affranchir de leurs acceptations récentes forgées après Auschwitz. Un exemple frappant en est le mot « exterminer » présent dans le titre de son livre.

Le livre est accablant sur les méthodes employées par l’armée française dans les territoires algériens et sur les justifications développées  par les hommes  politiques.

Il est éprouvant de lire la description des enfumades, des massacres de prisonniers, des razzias, des destructions de village ; entendre et ressentir les mots de « hordes arabes », « races inférieures », « vies sans valeur », découvrir et penser les développements de notion comme « espace vital » et de « responsabilité collective », de suivre les spoliations légales, le code de l’indigénat et l’internement administratif.

Olivier Le Cour Grandmaison ordonne les actions, les forces matérielles et les idées sous-jacentes en faisant ressortir les logiques propres et totalisantes de l’action coloniale.

Comment ne pas penser ces temps oubliés et cachés, à l’aune de temps plus modernes, plus proches, plus commémorés ?

A de multiples reprises, la narration sera soutenue par des remarques méthodologiques précises, pour permettre à l’historien-philosophe, et à nous lectrices ou lecteurs, de parcourir d’autres lieux et époques. Ces allers et retours, éclairent des liens, des ressemblances, de possibles projections ou extensions, d’un regard pertinent comme sur « le statut des juifs sous Vichy » ou sur « les camps d’extermination » sans en nier les différences fondamentales et leur objet irréductible à la violence coloniale.

L’ultime chapitre étend le champ de la réflexion. La guerre « coloniale » se poursuivait dans et contre la « sociale ». Des liens structurants, des croisements dans l’histoire des classes et des populations sont mis à nu avec une force démonstrative toujours ancrée dans de riches sources documentaires.

Ce livre est une invitation à la mémoire, à la connaissance et à la nécessaire réflexion sur la colonisation.

Si les faits d’alors ne tissent pas une toile où s’épanouiraient, en les relativisant, les crimes du XXème siècle, les expériences concrètes et les modelages de la société qu‘ils ont engendré, ont favorisé cependant des espaces fertiles à de nouvelles atrocités.

« Nous n’avons pas fini de prendre la mesure de la terrible fécondité de cette histoire et de ses conséquences désastreuse pour le siècle des « extrêmes » et des génocides. Il n’aurait pas été ce qu’il fut sans le « siècle de fer » et de sang imposé par les Européens aux « races inférieures » d’Afrique et d’ailleurs. »

PS

a)      Sur Tocqueville, apôtre de la colonisation, l’historien rappelle aux chantres néolibéraux de l’auteur de la « Démocratie en Amérique » que celui-ci fût un partisan des destructions, des massacres et déportations en Algérie, dans un bel article dans le n° 82 de Aôut-septembre de Manière de Voir intitulé « Pages d’Histoire occultées ». A lire aussi dans ce riche numéro un article de D. Bensaid sur « La révolution française refoulée »

b)      Dans la Remarque n°1, Engels et Marx : le colonialisme au service de l’histoire « universelle » Olivier Le Cour Grandmaison revient sur le caractère unidimensionnel des analyses centrées sur le seul rôle « émancipateur du capitalisme », négligeant les conséquences sociales des processus dans une série de pays dominés et devrait aussi nous inciter à plus de vigilance dans l’exposition des faits rarement unilatéraux.

c)      La remarque N°2 sur le livre de Joseph Conrad  « Au cœur des ténèbres» aurait mérité un développement sur son adaptation cinématographique actualisé à la guerre du Vietnam par Coppola dans « Apocalypse Now ».

Olivier LE COUR GRANDMAISON : Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l’Etat colonial.

FAYARD, Paris 2005, 365 pages, 22 euros

 Didier Epsztajn

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.