Un nous inventé

En avant propos, Shlomo Sand nous conte trois récits de grands pères, d’amis et d’étudiantes, et reflechit sur la mémoire greffée et les mythologies échevelées : « Le passé a subi une vaste opération de chirurgie esthétique; les rides profondes ont été dissimulées par des auteurs de romans historiques, des essayistes et des publicistes. C’est ainsi qu’à pu être distillé un portrait national du passé, fier, épuré et de belle prestance. »

Dans l’écriture de l’histoire, le présent semble souvent inscrit sur une flèche de temps, la conséquence d’un flux d’événements générateurs. Les réécritures du passé, en fonction des prismes du présent, le manque d’interrogations contextuelles sur les faits, le sens des mots, les structures contingentes, font du présent et du passé des mythes troués mais aussi des concrets porteurs de sens, pas simplement des illusions idéologiques.

L’auteur propose une démarche décalée : « se trouver en dehors des champs spécifiques et marcher sur leurs bordures peut, en certains cas, aiguiser des angles de vues inhabituels et conduire à proposer des connexions inattendues. » Ses analyses interrogent non seulement la méta histoire, les imaginaires nationaux mais aussi les oublis des recherches et débats dans les écritures successives du passé qui conduisent à « une version monolithique et ethnonationale » de l’histoire.

Loin des études ciblées, des monologues pointus, la compréhension des sociétés passe par des synthèses élargies, loin des spécialisations institutionnelles. La complexité d’un sujet ne peut être appréhendée par une seule dimension d’étude, fut-elle rebaptisée science.

Cette note de lecture ne saurait rendre compte de la totalité des thèmes et riches pistes de cet ouvrage.

Dans le premier chapitre « Fabriquer les nations, souveraineté et égalité », Shlomo Sand analyse la création de la notion de nation et les constructions des pensées et histoires nationales à travers de nombreux auteurs. Je ne cite que certains d’entre eux, dont les ouvrages sont disponibles en français (Etienne Balibar, Benedict Anderson, Ernest Gellner ou Eric J. Hobsbawm). Dans la construction de ces imaginaires nationaux, l’auteur insiste sur la place des intellectuels « Ils construisent un passé continu et cohérent unifiant le temps et l’espace à partir d’événements qui s’étaient déroulés au sein d’entités politiques diverses et sans aucun lien entre elles, et ainsi fut crée une longue histoire nationale remontant au début des temps. Les caractéristiques spécifiques des divers matériaux du passé tinrent, bien sûr, un rôle (passif) dans le modelage de la culture moderne, mais ce firent les intellectuels qui sculptèrent la représentation de la nation à la lumière de leur vision, dont le caractère provient essentiellement de la complexité des exigences du présent. »

L’histoire moderne, est façonnée par le prisme national, naturalisé comme soubassement anhistorique de l’organisation des sociétés. Les auteurs cités, au-delà des différences, ont analysé ces imaginaires, cette histoire féerique, ces constructions inhibitrices, sans contradiction, sans actrice et acteur multiple.

La seconde partie « Mythistoire. Au commencement, Dieu créa le Peuple » est centrée sur les temps bibliques et l’analyse de l’Ancien testament. L’auteur souligne que « Pour la majorité des juifs, il fut, pendant des siècles, considéré comme un ensemble d’écrits sacrés d’origine divine, qui n’était pas vraiment accessible sur le plan spirituel, tout comme la terre sainte ne faisait pratiquement pas partie, dans leur univers religieux, de leur espace de vie réel sur la terre. »

Cette partie présente les analyses de multiples historiens, tout en les confrontant aux découvertes archéologiques ou historiques (Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La bible dévoilée, Folio histoire, Paris 2004). La mise en relation des sources écrites, de l’archéologie, des textes religieux, des contes et légendes reste d’une grande actualité. Il me semble qu’il convient d’étudier en permanence les faits religieux comme matérialité et non simplement comme croyances.

Une des dimensions de ce chapitre peut-être illustrée par « La nationalisation de la bible, sa transformation en livre historique fiable commencèrent donc par l’élan romantique de Henrich Graetz, furent développées avec une prudence diasporique par Doubnov et Baron, puis complétées et portées à leur summum par les fondateurs de l’historiographie sioniste qui tinrent un rôle non négligeable dans l’appropriation idéologique du territoire antique. »

Shlomo Sand propose une hypothèse sur le monothéisme exclusif « tel qu’il nous est montré à presque toutes les pages de la Bible, n’est pas né de la politique d’un petit roi régional désireux d’élargir les frontières de son royaume, mais d’une culture, c’est à dire l’extraordinaire rencontre entre élites intellectuelles judéennes, exilées ou revenues d’exil, et les abstraites religions persanes. La source du monothéisme se trouve vraisemblablement dans cette superstructure intellectuelle développée, mais il a été poussé vers les marges en raison de pressions politiques exercées par le centre conservateur, comme se fut le cas pour d’autres idéologies révolutionnaires dans l’histoire. Ce n’est pas par hasard que le mot dat (religion) en hébreu vient du perse. Ce premier monothéisme n’arriva à maturité qu’avec sa cristallisation tardive face aux élites hellénistiques. » Cette analyse pourrait être utilement confrontée avec les développements d’Ernst Bloch dans le Principe Espérance ou les travaux de Michael Lowy sur la sociologie des religions.

La troisième partie « L’invention de l’Exil. Prosélytisme et conversion » surprendra les lectrices et les lecteurs car il démonte, pièce par pièce, les mythologies les plus répandues de l’histoire juive : le rôle fondateur de l’exil, l’absence de prosélytisme religieux et le caractère très isolé des conversions. Au delà de la nécessaire déconstruction des fantasmagories, Shlomo Sand analyse aussi ces créations idéologiques et leur rôle dans la construction du peuple juif « Le concept d’exil acquit, dans les diverses traditions juives, un sens essentiellement métaphysique, détaché de toute contingence physique d’être ou de ne pas être en dehors de la patrie. »

Dans le développement du judaïsme, il faut insister, contre les actuelles traditions rabbiniques, sur la conversion par la force des populations locales, le prosélytisme dans le monde romain, au moins jusqu’à l’institutionnalisation du catholicisme.

L’auteur conclut cette partie en analysant la fonction de la dénégation des réalités « L’oubli de la conversion par la force et du grand mouvement d’adoption volontaire du judaïsme constituait une condition sine qua non de la conservation de la linéarité de l’axe temporel sur lequel évoluait, en mouvement d’aller et de retour, du passé au présent et du présent au passé, une nation unique, errante, repliée sur elle-même, et bien entendu entièrement imaginée. »

L’auteur poursuit sur les conversions dans le très beau chapitre : « Les lieux de silence. A la recherche du temps (juif) perdu » : adoption du judaïsme par Himyar dans « l’Arabie heureuse », Phéniciens et Berbères – Kahina, la reine mystérieuse et le drôle d’empire à l’est de l’Europe (les Khazars).

Shlomo Sand soutient que « le monothéisme juif servit de pont entre des groupes de langues et de culture regroupés au sein d’aires géographiques éloignées les unes des autres et qui évoluèrent vers des destins historiques différents. »

Je souligne les pages sur le peuple yiddish. L’auteur regrette le peu de cas que fait l’État d’Israël en terme de préservation de la mémoire de la richesse de leurs vies, préférant les seules commémorations de l’instant de leurs morts.

Sur ce sujet, je précise que l’invention du peuple juif ne saurait dispenser d’une réflexion sur la construction historique de la question juive (yiddish) au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale, question nationale nécessitant des réponses politiques, que le mouvement révolutionnaire, à l’exception du Bund, a négligé.

La dernière partie relie le passé historiquement construit au présent « La distinction. Politique identitaire en Israël ».

Comme d’autres chercheurs, Shlomo Sand insiste sur la présence « dans les thématiques sionistes des traces du volkisme allemand » ainsi que ce qui rappelle « les mécanismes discursifs et séparatistes du romantisme polonais ». Il analyse les liens entre hérédité, religion et sionisme et leurs impacts depuis le début de la construction du nouvel État « Derrière chacun des actes étatiques en matière de politique identitaire en Israël, on voit encore se profiler la longue ombre noire de l’idée d’un peuple-race éternel. »

Dans ce beau livre, Shlomo Sand présente « les lignes descriptives d’une contre-histoire à venir qui contribuera, peut-être à la création d’une greffe mémorielle d’un genre nouveau : une mémoire consciente de la vérité toute relative dont elle est porteuse et qui cherche à souder, en un récit nouveau, des identités locales en voie de constitution, avec une conscience universelle et critique du passé. » L’auteur semble cependant sous-estimer le poids réel des imaginaires longtemps existants sur les structures sociales et les consciences individuelles. Faut-il souligner que le dévoilement des mythistoires ne saurait suffire à en faire de simples illusions idéologiques. La démarche pourrait être reproduite vers d’autres constructions sociales : peuples, identités nationales sans oublier certaines mythologies à vocation émancipatrices.

Un livre rare, érudit, libre, s’achevant « par un questionnement quelque peu insolent sur un avenir douteux »

Comme le faisait Avraham Burg (Vaincre Hitler, Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, Paris 2008), l’auteur ne masque pas les mots pour décrire la réalité « Pour être plus précis, Israël peut-être caractérisé comme une ethnocratie juive aux traits libéraux, à savoir un État dont la mission principale n’est pas de servir un demos civil  et égalitaire, mais un ethnos biologique et religieux, entièrement fictif sur le plan historique mais plein de vitalité, exclusif et discriminant dans son incarnation politique. »

Je rappelle son passionnant précédent ouvrage (Les mots et la terre – Les intellectuels en Israël, Fayard 2006, 316 pages, 20 euros, réédition en poche chez Champ Flammarion)

Shlomo Sand : Comment le peuple juif fut inventé

Éditions Fayard Paris 2009, 446 pages, 23 euros  réédition en poche chez Champ Flammarion

Didier Epsztajn

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